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« Mêlez-vous de vos affaires »
Les Etats autoritaires, de l’Iran à la Russie, de la Chine à la Tunisie, n’ont de cesse de critiquer « l’ingérence » des organisations internationales de défense des droits de l’homme dans les « affaires intérieures » de leur pays. Ils ne se privent pas d’insinuer que ces « prétendues belles âmes » sont les porteurs de valises des intérêts sonnants et trébuchants de l’Occident. Ils accusent même de trahison les individus et les groupes qui bénéficient du soutien d’associations basées en Europe ou aux Etats-UnisVladimir Poutine a récemment parlé des « chacals qui rôdent autour des ambassades étrangères » et le président tunisien Ben Ali, excédé par les appels des ONG internationales en faveur de la libération du journaliste Taoufik Ben Brik, a fait appel à la solidarité arabe et africaine pour contrer pareille « ingérence dans ses affaires intérieures ».
Mises en cause dans leur prétention à l’impartialité, les ONG rétorquent qu’elles ne se sont jamais privées d’étriller les pays occidentaux, l’Amérique de Bush, la « Françafrique », l’intervention d’Israël à Gaza. Elles mettent en exergue le nom de leurs dirigeants pour prouver leur universalité : Irene Khan, secrétaire générale d’Amnesty International, est née au Bangladesh ; Souhayr Belhassen, présidente de la Fidh (Fédération internationale des ligues des droits de l’homme), est tunisienne. Elles rappellent que 62 des 88 associations membres de l’IFEX, le plus grand réseau mondial de défense de la liberté d’expression, ne sont ni européennes ni nord-américaines.
Rien n’y fait. L’accusation d’« occidentalisme » leur colle à la peau comme un vieux chewing-gum sur un banc d’école.
Certes, ces ONG internationales opèrent dans de nombreux pays autoritaires. Elles enquêtent sur les violations des droits de l’homme, prennent la défense d’associations de la société civile ou assistent à des procès de dissidents.
Ingérence ? Oui, sans aucun doute, si l’on entend par là le fait de « se mêler » de la politique intérieure d’Etats étrangers. Mais les ONG internationales ne sont pas les seules sur cette scène mondiale de l’intervention, ni les plus envahissantes.
En fait, les régimes qui brandissent de manière effarouchée la « souveraineté nationale » et dénoncent avec virulence « l’impérialisme occidental » sont le plus souvent impliqués dans des stratégies mondiales d’influence. L’autoritarisme s’exporte sans frontières et sans vergogne.
L’Iran d’Ahmadinejad est spécialiste de ce double langage. Il vitupère l’ingérence de l’Occident, en mettant dans le même sac à serpents les organisations de défense des droits de l’homme et la CIA. Il accuse les opposants d’être à la solde de l’étranger. Mais l’argent de Téhéran coule à flots vers le Hezbollah libanais, le Hamas palestinien et des groupes chiites irakiens.
Les autorités de Riyad rejettent elles aussi les « donneurs de leçons droit-de-l’hommistes », alors que de puissantes fondations saoudiennes exportent depuis des décennies le wahhabisme, une version obscurantiste et radicalement antidémocratique de l’islam, qui renforce partout dans le monde des associations hostiles aux droits de l’homme (et surtout à ceux de la femme) et alimente les mouvements extrémistes, du Londonistan à Islamabad.
Ces régimes autoritaires ont souvent du pétrole, mais ils ne manquent pas d’air non plus. Pour riposter aux ONG internationales, ils constituent des « organisations non gouvernementales gouvernementales ». Affublées de noms respectables, comme la Fédération des affaires féminines du Myanmar ou le Conseil national égyptien des droits de l’homme, elles sévissent particulièrement à l’ONU, où elles rivalisent avec les associations indépendantes.
Dans ce grand jeu de l’imprécation nationaliste, les contradictions n’étouffent personne. Dénonçant les «nouveaux missionnaires de l’Occident », les accusant de vouloir imposer à tous leur modèle libéral-libertaire, des pays autoritaires exportent vertueusement leur propre conception de l’Etat de droit. La Chine, qui emprisonne des avocats et des reporters indépendants, forme des magistrats d’Asie centrale et des journalistes africains.
Les arguments s’emmêlent. D’un côté, les gouvernements autoritaires bloquent l’accès aux sites internet d’ONG « occidentales » ; de l’autre, ils mènent des cyberattaques contre des sites dissidents situés en dehors de leur territoire. Des médias birmans exilés, comme la Democratic Voice of Burma, installée en Norvège, et la revue Irrawady, basée en Thaïlande, en ont été victimes.
Pestant contre ces « laquais de l’Occident » que représentent pour eux la BBC ou CNN, les Etats « souverainistes » développent leur propre force de frappe médiatique globale. Le Kremlin a ainsi mis sur orbite la chaîne Russia Today et la Chine vient de lancer une télévision en arabe, dans le cadre d’un ambitieux projet de diplomatie publique globale visant à concurrencer les médias occidentaux.
L’Organisation de la conférence islamique ne cache pas non plus ses ambitions. « Les investisseurs musulmans doivent être présents dans les grandes institutions médiatiques mondiales, afin de pouvoir influer sur leurs politiques au travers de leurs conseils d’administration », déclarait en 2006 le secrétaire général de l’OCI, Ekmeleddin Ihsanoglu.
Pratiquement tous les gouvernements indélicats, des satrapes d’Asie centrale aux putschistes honduriens, ont recours à des agences de relations publiques qui prennent en charge leur politique d’image, à Washington ou à Bruxelles. Objectif déclaré : « intervenir » dans les débats publics en neutralisant les ONG remuantes et les journalistes impertinents.
Dans ce monde globalisé, tout, donc, n’est qu’ingérence. Une intrusion, toutefois, n’est pas l’autre. « Il faut que le droit de regard de l’humanité sur les rapports de l’Etat et de l’individu soit affirmé », écrivait, en 1947, le juriste français René Cassin, l’un des auteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme. «L’ingérence démocratique » est le corollaire de ce texte essentiel. « L’ingérence autoritaire » en est le déni.
Jean-Paul Marthoz
« Mêlez-vous de vos affaires »
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