Tunisie : La camisole de force pour un candidat indépendant à la présidentielle
Proposé par Sihem Bensedrine le mardi 07 avril 2009
En matière d’élections, il ne faut pas s’aventurer à jouer en dehors du périmètre de jeu tracé par Ben Ali. Il vous en coutera une camisole de force ; C’est la leçon qui vient d’être infligée à Alaya Kouki, un citoyen tunisien de Tébourba qui a eu l’impudence de lire à la lettre ce qui est écrit dans le code électoral et de tenter de le traduire en pratique.
Le 4 janvier 2009, il envoie un courrier au président du parlement tunisien, l’informant de son intention de se présenter aux prochaines élections présidentielles en tant que candidat indépendant et y joignant un manifeste électoral et lui demandant de l’aider à rencontrer des députés en vue de leur expliquer son programme et de solliciter leur parrainage.
Sachant que la candidature à la présidence de la république selon le code électoral requiert le parrainage de 30 élus parlementaires ou maires, il prit son bâton de pèlerin et s’en alla demander des RV à des élus locaux pour les sensibiliser sur l’intérêt d’encourager le pluralisme démocratique et les inciter à le parrainer ;
Pour mesurer la difficulté de son entreprise, il faut noter que les 264 Conseils municipaux de Tunisie ont tous sans exception à leur tête des maires appartenant au Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti au pouvoir ; et que sur les 189 députés de l’Assemblée nationale tunisienne, 37 appartiennent à l’opposition, dont 31, à l’opposition de « décor », réputée pour être plus royaliste que le roi ; autant dire que la démarche de Kouki relève de l’utopie ;
Qu’à cela ne tienne ! Kouki l’entreprit comme un défi à la veulerie institutionnelle et un appel à la conscience individuelle des hommes qui se cachent parfois derrière l’habit de fonction. De part son expérience d’ingénieur qui a derrière lui de longues années de pratique avec le secteur public, il sait que ces hommes existent et ne partagent pas toujours les choix autoritaires et anti patriotiques qui viennent d’en haut.
C’est ainsi qu’il contacta les maires de Tébourba, Béjà, Ghardimaou, Jendouba et d’autres encore ; aucun ne répondit à cette demande d’audience, pour le moins insolite ; mais c’est la police politique qui répondit à Kouki; des agents sont allés rendre visite à son domicile où ils ont trouvé sa femme, Ils s’enquirent des « demandes » de Kouki en termes d’avantages personnels qu’il escompte retirer de cette candidature - car c’est l’unique signification qu’ils sont capables de déduire d’une telle entreprise - et promirent qu’elles seront satisfaites très prochainement.
Ils tinrent leur promesse ! Deux jours plus tard, le 28 mars dernier, alors qu’il se rendait à Jendouba pour poursuivre son programme, il est arrêté sur la route par des agents de la police de la circulation qui lui demandent de les suivre au poste. Là il est reçu par le chef du district qui le questionne sur sa démarche et l’informe qu’il va être examiné par un médecin à l’hôpital régional de Jendouba où il y est conduit manu militari ; il est «examiné » par un médecin généraliste qui délivre un certificat de « déficience mentale » précisant que Kouki a des pulsions de violences et représente de ce fait un « danger public » (sic !); sur la foi de ce certificat, le procureur général de Jendouba délivre à son tour une réquisition d’internement en hôpital psychiatrique. Illico presto, il est conduit par la police politique à Tunis à l’hôpital psychiatrique de Razi à la Manouba ; Trois médecins l’auscultent mais ne prescrivent aucun traitement. Sa famille est alors informée de sa nouvelle résidence et elle est autorisée à lui téléphoner sur le téléphone fixe de l’hôpital, car son portable lui a été confisqué par le médecin chef du service, le Pr Ennacef;
Alerté par la famille, Mouldi Zwabi, le correspondant de radio Kalima l’appelle et obtient une narration directe des faits par Kouki en personne ; Il envoie sur les ondes cette interview et le lendemain, kouki n’est plus joignable sur le téléphone fixe de l’hôpital ; Radio Kalima a décidé que cette interview serait diffusée quotidiennement jusqu’à la libération de l’interné politique.
Si le service du Pr Ennacef était obligé, de par la loi, de donner suite à la réquisition du procureur de la république, rien ne l’obligeait de le garder, dès lors qu’il a examiné le patient et qu’il s’est rendu compte que le « malade » en question n’était rien d’autre qu’un prisonnier politique ; et de sortir de son rôle, se transformant ainsi en geôlier !
Que la police politique en Tunisie réprime, arrête, viole les droits de la personne humaine ; que la justice devienne le bras armé de l’exécutif et se transforme en machine à régler les comptes, il n’y a là rien de nouveau même s’il est toujours dur de s’accoutumer à l’injustice; Mais que les médecins deviennent un maillon de la chaîne de répression politique, qu’ils se transforment en geôliers, transgressant le sermon d’Hippocrate, voilà qui est nouveau !
Lors de son discours solennel à l’occasion de la fête de l’indépendance, Ben Ali a promis que les élections prochaines vont se dérouler « dans un contexte de transparence, de respect de la légalité et d'observance des règles de la pratique démocratique". On peut assurément le croire s’il s’arrange pour être seul dans la course avec ses ombres chinoises !
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