Tunisie:au pays des Taâlimet tout prévenu est coupable

La séparation des pouvoirs est un principe fondamental des démocraties. Pour que justice règne, la séparation du pouvoir exécutif du judiciaire est primordial. Que le président de la république porte le costume du juge et le palais de la justice n’est plus qu’une arrière cour du palais présidentiel. Et l’on ne parlera plus alors de jugement mais de décision. Et, le totalitarisme siège à la place de la démocratie. Dans le cas de la Tunisie, parlons plutôt de démocratie totalitaire!
Traités en série, les procès politiques en Tunisie, se ressemblent tous avec seulement quelques modifications au niveau des acteurs et du décor. Industrialisation du pays oblige même en matière de droit et de justice! Que ce soit les procès des étudiants incarcérés juste pour avoir demandé leur droit au logement ou du journaliste Zouheir Makhlouf qui a filmé la réalité environnementale en Tunisie ou de Taoufik Ben Brik pour avoir écrit une série d’articles pimentés sur le régime tunisien; tous ont été montés, adaptés et mis en scène de la même manière. 

Quoi de plus normal, puisqu’en fait il y a un seul cerveau derrière ce montage : le cerveau du pouvoir exécutif. Je me contenterai de témoigner du procès de Taoufik Ben Brik que j’ai vécu de près. Les autres procès, ayant été identiques à quelques épices près, l’on peut imaginer ce qui s’est passé dans la salle d’audience. Que cela soit pour le procès du 19 novembre 2009 ou pour le procès en appel du 23  janvier 2010, de nombreuses atteintes aux standards internationaux du procès équitable et aux droits de la défense ont eu lieu.

 Mais, bien avant que Taoufik Ben Brik ne soit jugé, le Ministre de la justice et des Droits De l’homme Béchir Tekkari l’a déjà jugé coupable en public et ce lors de sa conférence de presse- procès du 6 novembre 2009. "Lorsqu'un journaliste commet des actes portant atteinte à l'ordre public et à la sécurité des personnes, sa qualité de journaliste ne peut pas le dispenser d'être poursuivi", a averti Bechir Tekkari. Doit-on rappeler à Monsieur le Ministre de la justice et des Droits De l’homme que la loi dit bien que tout accusé est présumé être innocent jusqu’à preuve du contraire. Mais dans le cas de Taoufik Ben Brik tout innocent qu’il est, il est coupable même s’il prouve son innocence. Coupable, coupable à jamais pour avoir écrit des articles dans un sens interdit… L’audience de 1 ère instance présidée par le juge Faouzi Jebali, qui a eu lieu le 19 novembre 2009 est une audience mémorable. Elle s’est déroulée dans des conditions de sécurité ridiculement oppressives. Tôt le matin, je me suis retrouvée face à une horde de policiers qui stationnaient devant chez moi. Mes enfants ont eu si peur que j’ai dû ce jour là accompagner mon fils âgé de 13 ans jusqu’à l’école. Un motard tous phares allumés nous a escorté jusqu’à la porte du collège. ..Sécurité dites-vous ou terreur ??? 
De nombreux membres des forces de sécurité étaient déployés tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du tribunal. Le principe de publicité des débats a été évidement  bafoué au vu du filtrage par les forces de police de l’accès à la salle de l’audience . Durant le procès de première instance, la police qui barrait la route à tout le monde a limité le  nombre de la famille autorisée à accéder à la salle du tribunal à trois. Maîtres Houcine Zehouane d’Algérie et Mohamed Hassani Al Idriisi du Maroc ont été refoulés de l’aéroport de Tunis. Des amis, des parents, des militants des droits de l’homme n’ont pas pu atteindre la salle du procès. Je citerai entr’autre Houcine bardi du CRLDHT, Sihem Bensedrine, porte-parole du CNLT (Conseil National pour les Libertés en Tunisie ), Abdelkarim Hamrouni, sécrétaire général de l’Association Libérté et Equité, Omar Mestiri, directeur de Radio Kalima; la délégation de militants de Bizerte dont Lotfi Hajji, journaliste et vice-président de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme de Bizerte a même été empêché de prendre l’autoroute de Bizerte pour se diriger vers Tunis et a été appelé à faire demi-tour. Les deux journalistes de France 3 ont été aussi  interdits de s’approcher de la salle... 
A l’intérieur de la salle, des agents de sécurité en civil emplissaient la salle. Une masse d’avocats proches des autorités faisaient barrière entre Taoufik et ses avocats. A côté de moi, derrière moi, devant moi, il n’y avait que la police, rien que la police et toujours de la police. A la fin du procès, on remarque une redistribution des rôles et les petits agents à l’intérieur de la salle ont été substitués par les grands chefs. A ma sortie de la salle, j’ai été si inopinément encerclée par ces hommes que j’ai pris peur et j’ai dû appeler au secours Hélène  Flautre, députée européenne verte qui m’a accompagnée jusqu’au parking où était garée ma voiture. Au parking, devant nous s’étalaient des bataillons de policiers à pied, en motos, dans des voitures et dans des wagonnets ... 
La femme de Ben Laden est là ! J’ai été escortée jusqu’à chez moi par une dizaine de motards. En témoignent Jean François Juliard de Reporters Sans Frontière qui était avec moi en voiture et Hélène Flautre qui était derrière moi dans la voiture de l’ambassade... Des violations au droit à un procès équitable, il y en a eu beaucoup, je me contenterai de citer les plus criardes: les obstructions à la préparation de la défense de Taoufik Ben Brik, la violation du droit de faire interroger les témoins à charge et d’obtenir leurs témoignages à décharge en direct,  la violation du droit à un débat contradictoire et à un jugement public.., l’absence de la plaignante, l’absence des témoins dont l’un deux ne possède même pas une carte d’identité nationale! Existe t-il réellement ce témoin ?  refus de la demande des avocats d’expertiser la signature de Taoufik sur un document que ce dernier nie avoir signé. Des irrégularités ont été constatées dans les procès verbaux. 
Selon ces procès, Taoufik a été arrêté ; or ce n’est pas le cas. Taoufik s’est présenté de son propre chef au commissariat le 29 octobre 2009 ;en témoigne tous ses amis, ses avocats ainsi que les militants qui l’ont accompagnés jusqu’au poste de police. Et il n’y a jamais eu de mandat d’arrêt en son nom. De même, selon ces procès verbaux,  Taoufik a été «  arrêté «  à 11h 30 et aurait été présenté devant le procureur général de la république à 11h45, soit ¼ d’heure seulement consacré à une interrogatoire GRANDE VITESSE au poste de police ??? Durant cet interrogatoire Taoufik affirme qu’il n’a jamais été interrogé sue cette pseudo agression mais plutôt sur ses articles et plus particulièrement l’interview imaginaire à Ben Ali. Selon Maître Radhia Nasraoui, certains procès verbaux du dossier judiciaire disparaissaient puis réapparaissaient comme par enchantement! 
La plaignante prétend avoir été mordue au doigt. Taoufik lui aurait tiré les cheveux, l’aurait jetée à terre, lui aurait  donné des coups de poings et des coups de pieds sur le ventre, sur le dos...; sachant que ce dernier pèse pas moins de 100 kg et que la plaignante ne dépasserait  pas les 60kg. Un éléphant contre un chaton !!! Que de dégâts  ...Or, vraisemblablement,  le certificat médical de la plaignante ne fait pas état d’agression mais juste d’hématomes et il ne lui accorde que  15 jours de repos. Taoufik sera jugé à 3 mois de prison ferme pour ce délit qui n’a pas été réellement justifié par le certificat médical. De même, les témoins n’ont jamais témoigné d’agression physique… Mais le plus invraisemblable, c’est que le procès verbal judiciaire souligne que c’est le commissaire de police du poste d’El Manar 2 lui même, ce même homme qui m’a insultée lorsqu’il est venu pour m’informer du lieu de l’emprisonnement de mon mari après une douzaine de jours de disparition, qui a accompagné cette femme jusqu’à l’hôpital avec  la voiture de service, lorsque cette dernière s’est présentée à lui pour déposer sa plainte... Une première dans le monde entier...violant ainsi le principe d’impartialité et de neutralité. Pareil, Il n’y a pas eu de contre expertise de la voiture « endommagée » de la plaignante pour laquelle il a eu deux mois de prison ferme. Les dommages : rétroviseur cassé, phare et capot endommagé.  Sur Zmorda (c'est ainsi que Taoufik nomme sa voiture)  pas une seule égratignure. D’après un avocat de Taoufik, maître Ayadi, qui a eu le génie d’expertiser les photos de la voiture endommagée, la force de frappe ne peut provenir que d’une voiture roulant à pas moins de 70 km/h. Or, ce n'était pas le cas. 

Taoufik a été condamné à 1 mois de prison ferme pour insultes et blasphèmes. Toutes les demandes préliminaires introduites par les avocats de la défense ont été ignorées par les deux juges. Ces demandes portaient notamment sur la contestation des régularités des procès verbaux, sur la libération du prévenu vu son dossier médical et sur les demandes d’audition des témoins. Le 23/01/2010 a eu lieu le procès en appel. Mêmes scénarios avec changement de décor et de comédiens. 
Le juge Mohamed Ali Chouikha prendra la relève et jouera le rôle du juge pour ce procès. Il promettra que le jugement aura lieu le jour même et sera prononcé en public. Mais il ne tiendra pas parole, puisque les autorités décident que le verdict ne sera prononcé qu’une semaine plus tard et toujours à huis clos confirmant les six mois de prison ferme.. 

Taoufik est coupable, même si son innocence a été pleinement prouvée. 
Taoufik est coupable d’avoir mis à nu la réalité de ce régime démocratiquement totalitaire. 
Taoufik paiera de sa liberté le courage d’avoir craché sur la dictature.

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Tribune

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