Sidi Bouzid : « Nous mettrons notre colère de côté, le temps du festival »
La ville qui a vu naître la révolution s’apprête à célébrer l’anniversaire de cette naissance. Histoire peut-être d’oublier pendant quatre jours que la région est tout aussi sinistrée qu’avant…
La nuit vient de tomber dans l’avenue centrale de Sidi Bouzid. Tout près du bâtiment du Gouvernorat et du Palais de Justice, hauts-lieux des tout premiers pas de la révolution tunisienne, des dizaines de jeunes gens se pressent autour de deux engins de chantier qui apportent un énorme bloc de calcaire. Quelques feux d’artifice éclatent au milieu des cris de joie. Nous sommes le mercredi 14 décembre, c’est le coup d’envoi des festivités. « Un artiste belge va venir sculpter un mémorial qui représentera la charrette à légumes de Mohamed Bouazizi renversant les trônes de tous les dictateurs arabes », explique fièrement un jeune homme. « Elle sera prête pour le 17 ».
« Dix-sept ». C’est peut-être le mot qu’on entend le plus à Sidi Bouzid en ce moment. De grandes affiches dressées dans la ville le clament, c’est bien ce samedi l’anniversaire de la révolution, c’est bien le 17 décembre 2010 qu’on doit fêter. Le jour où un jeune vendeur de fruits a décidé de se suicider pour protester contre ses conditions de vie. Le jour où ses compagnons d’infortune se sont mis à lancer ses bananes et ses oranges sur le Gouvernorat, première des manifestations qui par la suite ont gagné tout le pays - et d’autres. « En Libye, on parle de révolution du 20-Janvier, la date du début de la révolte : on n’a pas nommé la révolution de la date de la mort de Kadhafi ! », s’indigne Attia Athmouni, leader local du Parti démocratique progressiste. « Alors, pourquoi ici parle-t-on de révolution du 14-Janvier ? Ce n’est pas logique ! ». Et d’ajouter, « le 14 janvier sera pour nous un jour normal, un jour de travail ».
Cette querelle de date est bien plus qu’elle n’en a l’air, c’est une façon de marquer la fracture, le symbole d’un destin à part. A Sidi Bouzid, la même idée revient sans cesse: « Nous on a fait la révolution, les autres nous l’ont volée, l’ont détournée ». Les autres ? Les Tunisois, les Tunisiens des régions moins défavorisées… ceux qui ont toujours oublié, voire « marginalisé » la région, quels que soient l’époque et le régime. « Les infrastructures sont très peu développées, il y a une seule industrie, une société allemande, et le taux de chômage est catastrophique dans le gouvernorat, au moins 48%», explique Mestouri Khadraoui, un doctorant en philosophie de 41 ans qui n’a jamais pu décrocher de poste universitaire stable. Il estime que des « diplômés-chômeurs » comme lui, il y en a au moins 8 000 dans la région, sans pourtant qu’ils se soient organisés en section locale de l’Union des diplômés-chômeurs – « trop déprimés », commente Khadraoui.
« Bien sûr, on a vu de gros changements sur le plan politique, et surtout psychologique, car les gens sont très fiers d’avoir réalisé la révolution. Mais sur le plan économique et social, rien n’a changé, la vie quotidienne est exactement la même qu’avant », déplore Khadraoui, qui fait partie du Centre d’études stratégiques et de développement de Sidi Bouzid. « On a vu défiler pas moins de huit ministres, on a été reçus par le nouveau gouverneur, on nous a promis un campus universitaire, des industries, des infrastructures, et puis, absolument rien ! ». Les jeunes vont-ils profiter de la venue du nouveau président de la République, Moncef Marzouki, pour rappeler leurs doléances ? « Non, nous allons mettre notre colère de côté, le temps du festival », assure le philosophe. Mais ça ne veut pas dire que nous acceptons notre situation. Nous reprendrons la lutte après ».
Tribune
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