S’ils n’ont rien à cacher, qu’ils nous laissent visiter librement les prisons !
Eric Goldstein, directeur des recherches au bureau MENA de HRW à Kalima :
Vous venez d'annoncer dans une lettre ouverte que les négociations entre le ministère de la Justice tunisien et Human Rights Watch sur la visite des prisons tunisiennes marquent le pas, sur quoi exactement ces négociations ont buté?
L’impasse principale se situe autour de la méthodologie utilisée lors des visites au sein des prisons. Human Rights Watch n’envisage de visiter ni toutes les prisons, ni tous les prisonniers.
Donc il faut arriver à un échantillon qui nous donnera une image véritable et représentative de la situation carcérale en Tunisie. Celui-ci suppose le recours à une méthodologie mixte qui consiste à interviewer des prisonniers qu’on a choisi en amont – sur la base des informations que nous sommes en train de récolter à permanence – et d’autres prisonniers qui s’approchent de nous « par hasard » lors de nos visites dans les prisons.
Les autorités tunisiennes nous ont dit que la délégation ne pourra pas travailler sur la base de listes de prisonniers présélectionnés. Elles demandent que nous nous limitions à une espèce d’échantillonnage aveugle ; une manière de travailler, qui à notre sens, n’est pas suffisante en soi et qui ouvre la porte à d’éventuelles manipulations. Nous leur avons expliqué que ces deux approches opérées conjointement permettraient de corriger les défaillances de chacune d’elles, mais les autorités ont insisté pour que l’on abandonne l’idée de nous entretenir avec des prisonniers choisis au préalable.
Pensez-vous que le gouvernement tunisien était sincère lorsqu'il avait fait cette annonce le 18 mars 2008 à NY au Comité des Droits de l’homme des NU et n’a eu de cesse de la répéter à maintes occasions? ou cherchait-il à faire une manœuvre d'embellissement face à un rapport particulièrement pauvre qui n'avait pas convaincu les experts?
Je n’ai pas à juger de la sincérité du gouvernement. Il avait annoncé en 2005, puis en 2008, et encore en 2009 qu’il allait laisser HRW visiter les prisons. Nous considérons que ce serait un pas en avant remarquable, on espère toujours que cela aboutira, mais dans les conditions que tout le monde percevra comme permettant à HRW d’obtenir une cliché objectif et pertinent qui rende compte de la réalité au sein des entités carcérales.
Les autorités tunisiennes ont réagi à cette lettre en vous accusant de chercher à établir une discrimination entre les prisonniers, en dressant une liste de "privilégiés" et qu'il est tenu, pour sa part, de faire respecter la loi sur les prisons qui établit une égalité de traitement entre les prisonniers, que répondez-vous à cette accusation?
Les responsables nous ont dit à plusieurs reprises qu’ils n’ont rien à cacher dans les prisons. Pourquoi donc ne pas nous laisser parler avec n’importe quel prisonnier qui accepte de nous parler ? Dans chaque pays il y a des prisonniers qui ont des doléances particulières. Il faut les identifier et les entendre, en mettant bien sûr leurs témoignages dans un contexte global.
Ce n’est pas notre propos de faire des comparaisons entre pays, mais imaginez que les américains aient autorisé une délégation tunisienne à se rendre dans la prison d’Abou Ghraib en Iraq. Serait-il raisonnable pour la délégation de demander en amont que, parmi les prisonniers qu’elle veut voir, il y ait ceux qui ont fait l’objet de mauvais traitements par leurs gardiens ?
Nous considérons que, même si ceux-ci sont très minoritaires, la délégation a une obligation spéciale d’intégrer leurs témoignages dans un éventuel rapport, même si la délégation trouve que la grande majorité des prisonniers bénéficient d’un traitement tout à fait correct.
Or, si la délégation n’est autorisée à s’entretenir qu’avec les prisonniers qui s’approchent d’elle lorsqu’elle est présente dans la prison, il n’y a aucune garantie qu’elle puisse avoir accès aux prisonniers ayant subi des mauvais traitements. Peut-être que les autorités les ont transférés ou menacés ou les ont placés dans des cellules d’isolement. Même si les autorités n’ont pas procédé ainsi, l’opinion publique va le suspecter et n’accordera pas de crédibilité au rapport qui émanera de ces visites.
Votre lettre ouverte a été perçue comme un acte de rupture des négociations, pensez-vous que ces négociations ont encore une chance d'aboutir? Pensez-vous que la question de la visite des prisons reste une question sensible sur laquelle le gouvernement refuse de communiquer en réalité?
On ne cherchait aucunement à rompre les négociations et nous espérons que ce ne sera pas le résultat. Les autorités n’arrêtaient pas d’annoncer que HRW allait bientôt visiter les prisons ; après tout ce temps écoulé où les visites n’ont pas été entamées, nous avions une obligation envers tous ceux qui suivaient cette question d’expliquer où on en était.
Je reviens aux déclarations faites par les autorités : « Nous n’avons rien à cacher dans les prisons. » Or, la seule façon de le prouver est de permettre aux associations indépendantes, comme la nôtre, d’accéder librement aux prisons et de nous entretenir – avec les responsables bien sûr – mais aussi avec n’importe quel prisonnier qui accepte de nous parler.
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