Libéré mais pas encore libre
Un pas, une porte qui s’ouvre, une respiration,
encore un pas. Non, ce n’est pas une seule personne, c’est tout un groupe. La
cadence s’accélère et mon cœur s’emporte avec. J’entends encore le bruit sourd
de mes pulsations qui résonne dans mes oreilles. Mes pupilles se dilatent et
mes poils se hérissent. Je sens la tension qui monte. Mes boyaux se déchirent
et ma gorge se resserre. Signes que mon corps est fin prêt à endurer la
nouvelle salve.
Des cris, des pleurs, des hurlements. Ouf, ce n’est pas pour moi cette fois,
c’est pour les Marocains. Je me sens coupable d’éprouver une satisfaction à
être épargné, mais ce n’est pas mon être qui est aux commandes, c’est mon
corps.
Ca fait déjà trois heures que je suis là. Trois heures qui m’ont paru une
éternité. Le temps paraît suspendu pour ne rien me laisser oublier. Chaque
pensée, chaque bruit, chaque mouvement semble figé, comme si le destin voulait
s’acharner doublement sur moi.
Mais je m’étale. Revenons en arrière...
Il est 18 heures, j’embrasse mon amie, elle met son sac sur le dos, fait la
bise aux autres et part sans se retourner, comme happée par la porte de
l’embarquement. De là sort un premier policier avec un gars attaché. Il le roue
de coups sur la tête et sans que cela ne suffise, il se retourne vers l’officier
à la porte d’embarquement et lui dit « frappe, frappe, c’est un Marocain »
(ou plutôt, pas « frappe », mais « niklou omou »!!). Puis
tout un groupe de policiers sort (une vingtaine à peu près), avec d’autres Marocains
en sang. Ils bousculent les voyageurs, sans faire attention à personne, pour
laisser le hall supérieur libre pour leur jeu macabre. Les Marocains sont en
sang, c’était des gamins. Leurs pulls sont déchirés et certains n’ont plus de
chaussures. Un des Marocains tombe par terre, pensant peut-être diminuer la
cadence des coups, mais au lieu d’avoir trois policiers sur lui, c’est maintenant
une dizaine qui se rue sur son corps à coup de brodequins sur le dos. Ils le
relèvent et le traînent avec les autres, en bas des escaliers. L’aéroport est
sens dessus dessous, les passagers et leurs familles courent dans tous les sens,
affolés par le spectacle. J’entends des femmes crier aux policiers d’arrêter.
Moi, par contre, je suis scotché sur place, je n’arrive plus à bouger. Ma mère
se retourne vers moi et me dit : « il faut que ça cesse, quel pays de
merde ! ». Elle me dit de filmer ça pour que plus jamais ils ne se
croient impunis. J’arrache le téléphone d’un ami et je cours descendre filmer
le reste de la scène.
Le téléphone m’énerve, je n’arrive pas à trouver le caméscope. Je cherche, je
tâtonne, merde, ils sont presque sortis. Ah, c’est bon, voilà la vidéo. Je lève
mon bras pour commencer à filmer, putain, c’est pas entrain d’enregistrer, je...
Quelqu’un m’attrape par derrière, aïe, une gifle ! Je suis fait, un
policier en uniforme m’a attrapé, il arrache mon téléphone et me maîtrise. Il
appelle ses amis : « Un traître, un traître ! », il dit, « il veut
nous mettre sur Facebook ! ». Commence alors une danse macabre entre moi
et les policiers, une danse faite de va-et-vient, de coups et d’évitement. Leur
nombre ne cesse d’augmenter. Je crie, dans un dernier espoir, que je suis
innocent, que je n’ai rien fait, qu’ils n’ont pas le droit (mais comme j’étais
dupe !). Des souvenirs d’enfance me reviennent à ce moment-là. Un
traumatisme ressurgit. Je me vois, à cinq ans, en train de fuir une ruche
d’abeilles. Mais les abeilles sont de plus en plus nombreuses. Leur bruit est
de plus en plus strident. Les piqûres de leur dards me font de plus en plus
mal. Je tombe par terre, un policier m’a fait un croche-pied. Une vingtaine
commence à me shooter. Je revois les visages éclatés et les lèvres déchiquetés
de mes amis Amine Rekik et de Bachkouta (Walid Ibn Saïd) à la fac, après les
manifestations de mai. Je les revois me dire « protège-toi le visage, ne pense
qu’à ça ». Je tire mon blouson comme bouclier et me recroqueville dans ma
carapace de fortune. Les coups n’arrêtent pas. J’ai envie de me tortiller de
douleur mais je me maîtrise. Je ne leur laisserai pas mon visage ! Je ne leur
laisserai pas mon visage ! Je crie, je hurle, j’attends que quelqu’un vienne
cesser tout ça.
Ils me relèvent, me sortent de l’aéroport. Un agent de sécurité leur dit :
« lui aussi, c’est un Marocain ». Non, lui répond celui qui m’agrippe par le
cou, « lui c’est un Tunisien, il veut nous mettre sur Facebook ». Et voilà
qu’une autre salve de policier en civils et en uniforme courent vers moi,
sommant leurs amis d’attendre. Ils veulent tous y participer. Ils sont trente
autour de moi, chacun voulant sa part du gâteau. Un coup de matraque m’atteint
à la jambe gauche. Je tombe de douleur, et voilà que recommence un autre cycle
de coups de bottes sur le corps. Cette fois-ci, mes mains ne sont pas libres.
Ils peuvent m’avoir à la tête ! J’enfonce ma tête contre le sol et j’encaisse
sans broncher. Ils finissent par se lasser et me traînent vers le poste. Ils me
poussent dans des escaliers. Je monte en prenant attention de ne plus tomber,
pourtant ma tête tourne, ma vision est trouble et mon équilibre n’est plus.
Chaque policier qui passe à côté donne sa contribution.
Enfin je suis dans la salle !! Les Marocains sont tous là !! Je m’assois sur
une table. Non, s’écrie un policier, « toi ta place est dans le coin par terre »,
en me donnant un coup de poing en plein visage. J’obéis (je ne peux faire que ça).
Ils sortent et ferment la porte derrière eux. Je revis !!
« Y’a un Tunisien ?? », « il voulait filmer ?? ». La porte s’ouvre. Quatre
policiers baraqués me regardent et me demandent : « c’est toi le Tunisien ?
». Naïf comme je suis, je leur réponds « oui ». « Non, toi, tu n’es
pas tunisien ! Toi, tu es un traître ! Toi, tu es un israélien ! ». Ils me
relèvent et se liguent contre moi. Un Marocain s’écrie : « non, laissez-le,
il a rien fait, il n’était pas avec nous ! ». D’un coup de botte à la
gueule, un des policiers le fait taire, puis se retourne, un sourire à la
bouche, vers son zémil, et lui dit : « Tu vois, quand je te disais qu’ils
sont amis ». J’essaye de parer leurs coups, je les bloque avec mes avant-bras,
mais je ne les évite pas. Ma chair doit encaisser leurs coups, plutôt que le
mur : les représailles seraient terribles. Ils m’emmènent dans la pièce d’à
côté et m’installent sur une chaise. Mon calvaire ne s’arrête pas, voilà qu’un
gros bonhomme s’approche sournoisement de moi. Il est trapu, petit de taille,
si bien qu’assis il ne me dépassait que d’une tête. Il a la cinquantaine,
moustachu, et un gros bide de bière. Il me dit tout doucement : « n’aie
pas peur, je vais rien te faire. Tu es tunisien ? Tu voulais filmer les
policiers? ». Je baisse ma garde et je hoche la tête.
Un coup, deux coups, trois coups. Ma tête résonne sous les chocs, je ne sens plus
mon visage. Un poing percute ma tête au niveau de la bouche, mes lèvres
éclatent dans une éclaboussure de sang. « Rabbek, tu veux brûler le pays ? Les
policiers sont devenus des moins-que-rien à cause de votre Facebook et de votre
révolution! Les Marocains vont sortir, et toi tu croupiras ici pour haute
trahison !! Seul Béji Caied Sebsi te sortira de là ».
Ce nom, pourtant, me redonna un souffle, un souffle qui m’a permis d’encaisser
les autres coups. C’était pour moi le repère. Ma haine pour cet homme me rappela
que j’étais là pour une cause. Que ce n’était pas moi le méchant. Que je
n’étais pas le traître qu’ils disaient !!
Je suis resté assis là pendant trois heures, encaissant les salves de coups les
unes après les autres. Six équipes en tout sont passées sur mon corps, pétrifié
de douleur. A chaque ouverture de porte, je voyais la faucheuse me sourire. A
chaque ouverture de porte, je m’en voulais d’être né Tunisien, car la question
« c’est lui le Tunisien ? » était devenu synonyme de beignes et de raclée. A
chaque ouverture de porte, j’espérais que le gars qui frapperait (car il
frapperait) n’éprouverait rien, que ce soient des coups automatiques et non des
coups sadiques. Dans ce commissariat, j’ai compris que les plus humains d’entre
eux sont ceux qui sont vraiment cruels, car les autres ne sont que machines.
Que des engins mécaniques, des appareils de torture, des instruments de mort.
Voilà la dernière équipe qui entre ! L’un d’eux se retourne vers moi et me dit :
« c’est toi, le fils de madame Bouguira ? » J’ai compris qu’il était mon
sauveur. Il leur dit : « sa mère est médecin, je la connais. Elle est très
inquiète. Elle est diabétique ». Les larmes ruissellent le long de mon visage.
Je ne suis plus. Je pense à l’état de mes proches, ne sachant pas ce qu’il
m’arrive. Il leur dit que je fais également médecine, que je suis en cinquième
année, que je ne suis pas un gars à problèmes, pensant alléger ma sentence. Un
de ceux assis à mon chevet se lève alors et me dit : « tu fais
médecine ? ». Je lui réponds que oui. Il se mord la lèvre, hésite, se
retourne la langue et me donne un coup de poing en plein estomac. « Ceux qui
font médecine ne filment pas les policiers! Tu mens! Toi tu n’es rien, tu es un
moins que rien même! Tu ne peux même pas avoir eu le bac!» L’autre (le gentil)
l’arrête, le pousse en dehors de la salle et leur demande de ne plus me
frapper. Il revint après avec une bouteille d’eau et met un policier à côté de
moi pour me protéger. Les coups se sont arrêtés à ce moment-là.
Mais certaines choses sont peut-être pires que les coups. Leurs mots sont
parfois plus durs qu’un coup de poing, leurs ricanements plus dégradants qu’une
gifle. Je les entends encore me répéter qu’ils m’enlèveront mon pantalon, que
je dormirai en jupe, que sous prétexte que je suis blond, je plairai beaucoup
au gars de Bouchoucha...
D’autres choses sont tout aussi pénibles. Savoir qu’on est impuissant quand
dans la pièce d’à côté des êtres humains sont en train de se faire torturer, d’être
les jouets de policiers frustrés qu’on oblige à dire que Mohamed V est une
pédale (oui, c’est Mohamed VI le roi actuel, mais nos policiers sont tellement
cultivés qu’ils ignorent cette information). D’ailleurs une scène restera à
jamais gravée dans ma mémoire. Alors que j’étais aux toilettes pour me laver le
visage, un Marocain était en train de vomir. Un policier (le baraqué qui est
passé a la télé par la suite en disant qu’il s’est fait agressé) est entré et a
demandé à son collègue : « c’est un des Marocains ? ». Ayant appris son
identité, il a couru vers lui et sauté avec ses deux pieds sur le Marocain,
écrasant sa tête sur la cuvette. Il lui écrasa encore le visage à plusieurs
reprises avec un pied contre la cuvette, jusqu'à le laisser dans son sang, le corps
inanimé et la tête dans les toilettes. Il est sorti ensuite des toilettes et a
couru vers la chambre des Marocains, où son entrée n’a causé que cris de douleurs
et hurlements de panique.
Arriva ensuite le temps de la grande mascarade, sous les feux des projecteurs.
Ayant appris qu’il se pourrait que des témoins aient filmé la scène à
l’aéroport, une équipe de télévision a été dépêchée. Al-Watania a été la
première à arriver, suivi de prés par Hannibal. Mon choc n’a été que plus grand.
Je ne pouvais croire mes yeux. Ces journalistes en fait n’étaient pas les
victimes de Ben Ali ou du système. Non, ces journalistes sont bien les
complices des bourreaux et des tortionnaires. Ces journalistes demandaient aux
flics de nettoyer le sang des Marocains, de leur donner des pulls propres, pour
qu’il n’y ait pas de problème pour les policiers. Ces journalistes ayant su
qu’une cargaison de munitions avait été saisie chez un Libyen, ils n’ont pas
hésité à demander à filmer ces cartouches, pour orienter encore plus le
téléspectateur…
A 22 heures, enfin, mon avocate arrive, les policiers commencent à sourire.
Loin déjà est le temps où ces mêmes policiers me ruaient de coups ! Loin
déjà est le temps où les insultent fusaient ! Loin déjà est le temps où j’étais
traité tel un objet sans vie ! Elle parle deux minutes au big boss, on me
fait signer un papier (je ne sais toujours pas ce qu’il y avait écrit dessus).
On me rend le téléphone. Et je sors !
J’ai certes été libéré à ce moment-là, mais suis-je pour autant devenu libre ?
Tribune
Veut-on escamoter la justice transitionnelle?
Alors
que le gouvernement tunisien s’est engagé à élaborer une Loi sur la Justice
transitionnelle courant 2012, le ministère du même nom en est encore à débuter
les consultations. Quant à son projet de Loi sur la Réparation, il pourrait
bien escamoter le véritable processus de recherche de vérité. Bilan des
avancées réalisées… et des reculs encore à craindre.L’éducation passée au crible de l’ONU
« Bien, mais peut mieux faire », a noté le
rapporteur spécial des Nations-Unies en marge de la copie de l’élève Tunisie.
L’occasion de faire un état des lieux de l’éducation.
« Les libertés académiques ont souffert ces derniers
mois en Tunisie », estime Kishore Singh, le rapporteur spécial de l’ONU
sur le droit à l’éducation, qui a tenu une conférence de presse le 9 mai.
« Au nom d’un certain...HRW pointe les failles de la justice tunisienne face aux crimes graves
L’ONG revient sur le premier procès pour torture du pays, le 12 avril, qui a accouché d’un verdict calamiteux. Elle démontre point par point les réformes nécessaires pour les procès à venir.LETTRE OUVERTE A MONSIEUR LE PREMIER MINISTRE
MONSIEUR HAMADI JEBALI
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