Les forêts, martyres de la révolution ?
Depuis un an, se multiplient défrichements sauvages, constructions illégales et incendies criminels. La perte d’autorité de l’Etat pourrait être catastrophique pour l’environnement. Un reportage de Radio Kalima.
A l’approche du véhicule des agents forestiers, les trois individus font vaguement mine d’être venus admirer la mer, sur cette terre calcinée où quelques arbustes repoussent entre les pins.
Mais dès qu’ils voient l’appareil photo, ils s’avancent d’un air menaçant. Les forestiers remontent aussitôt en voiture et font demi-tour.
Ils ont vu au premier coup d’œil qu’ils étaient tombés sur un chantier de coupe illégal - un de plus. Mais ils ont besoin de renforts. « Avant, on n’avait même pas besoin d’appeler les gendarmes, confie Sahbi Bedhiaf, ingénieur forestier, l’air déprimé. Il ne faut pas croire que c’est facile pour nous, de voir ça puis de reculer ! ». Avant ? Comprenez : avant le 14-Janvier. Eh oui, l’instabilité politique qui a suivi la révolution s’est révélée nocive pour la forêt… Il est temps de pousser un cri d’alarme.
La coupe de bois clandestine découverte par les fonctionnaires du ministère de l’Agriculture, en cet après-midi du 20 décembre, est située à Hammam Laghzaz, dans une étroite bande de forêt qui longe la mer au sud de Kerkouane. Ou plutôt, c’est une parcelle calcinée de ce qui était, jusqu’à l’an dernier, une forêt littorale. Comme 400 hectares de la forêt de Dar Chichou (Cap-Bon), elle est partie en fumée en juillet 2011. Ce qu’on appelle, à la direction des Forêts, un incendie « suspect » - puisqu’on ne peut presque jamais en prouver l’origine criminelle.
Le temps que les forestiers reviennent sur les lieux avec des collègues - les gendarmes n’ont pas répondu présent -, ils trouvent, en plus de coupes d’arbres toutes fraîches, de petits tas de branchages débités placés selon des lignes. « L’incendie leur facilite le déboisement, et ils sont tout simplement en train de se partager des lots, explique Bedhiaf. Ils vont prolonger jusqu’ici l’alignement de constructions illégales qui est plus au Nord ». « Illégales », c’est peu de le dire. Ces maisons violent cinq interdictions : zone archéologique, soumise au régime forestier, domaine public maritime, zone verte sur le plan d’aménagement, zone d’interdiction sur le plan des sols ! Chaque chantier supplémentaire est un supplice pour les forestiers, car l’inertie de l’Etat est en train de faire boule de neige.
On dénombre déjà 24 maisons illégales, dont de coquettes villas déjà habitées, et pour ajouter encore à la confusion, 18 d’entre elles ont été électrifiées par la STEG, sur la base d’autorisations délivrées par la municipalité !
Des milliers d’héritiers avides de construire face à la mer
Revenons aux racines du problème. Tout commence par une situation foncière inextricable. La forêt concernée est constituée de propriétés privées, mais après des héritages sur plusieurs générations sans partage physique des terrains, il y a actuellement des milliers de petits propriétaires « dans l’indivision ». Pour compliquer encore la situation, beaucoup ont vendu, motivés par la flambée des prix de l’immobilier en zone côtière. Bien sûr, ils ne se connaissent pas tous – sans parler d’arriver à s’entendre. Il n’y a donc aucun représentant officiel de l’ensemble des propriétaires, aucun interlocuteur pour l’Etat.
Sauf que ces terrains boisés, tout privés qu’ils sont, ne sont en aucun cas constructibles. Aux yeux de l’Etat, ils ont ce qu’on appelle une « vocation » forestière, d’autant plus cruciale qu’ils aident à fixer les terrains littoraux, donc à lutter contre l’ensablement des zones intérieures. D’ailleurs, cette bande de forêt littorale jouxte une autre forêt, un peu plus à l’ouest, dite « de fixation des dunes » (protégée par le décret du 4 juillet 1929). Les 198 ha de la forêt littorale de Kerkouane, eux, sont sous contrat de reboisement depuis 1961. Malheureusement, ces contrats ne durent que 30 ans : ils ont expiré en 1991. Mais faute de pouvoir identifier un interlocuteur représentant les propriétaires, les contrats n’ont jamais été ni renouvelés, ni « soldés ». En effet, nous explique Azaiez Sassi, chef d’arrondissement des Forêts pour la zone (Nabeul), à la fin du contrat, on doit faire le bilan des dépenses et des bénéfices de l’Etat, puis régler les comptes avec les propriétaires – qui peuvent donc en être de leur poche. Même si tout ceci était accompli, ce n’est pas pour autant que les propriétaires auraient alors le droit de déboiser, et encore moins de construire ou de cultiver : le terrain garde sa vocation forestière ! Autrement dit, le seul droit des propriétaires serait d’exploiter eux-mêmes le bois de leurs parcelles.
Bref, entre la vision à très long terme des fonctionnaires des Forêts et les avidités immobilières immédiates des individus, on nage en plein malentendu. « Si les propriétaires voulaient demander un changement de vocation, c’est tout à fait un autre problème !, assène Sassi. Mais vu l’importance de cette forêt, ce n’est pas facile de céder un tel trésor ». Un « autre problème », en effet - un autre monde, pourrait-on dire, incompréhensible pour les héritiers d’une parcelle si bien placée – fût-elle « dans l’indivision ». Tant que l’Etat était « fort », certains propriétaires de fragments de forêt à Kerkouane se sont contentés de protester et de déposer des requêtes. Ils ont aussi commencé, depuis 2008 environ, à commettre de petites infractions. Dans la région, tout le monde pointe du doigt le meneur de ces actions, l’héritier le plus acharné : Lahbib Safi. Le premier procès-verbal forestier mentionnant une construction est daté du 14 octobre 2010 : un défrichement pour ériger une étable. Dès le 11 décembre 2010, les forestiers constatent la présence d’une première maison d’habitation. C’est alors que la révolution éclate, et avec elle le drame de la forêt de Dar Chichou…
2011, « année de la Forêt » ?... pas en Tunisie !
En ce mois de janvier 2011, alors que certains affrontent le régime policier, d’autres organisent des équipes de défrichements nocturnes et construisent des maisons à la hâte. C’est ce qu’on appelle avoir le sens du timing ! En juin 2011, une équipe menée par le fameux Lhabib Safi est enfin prise en flagrant délit par une équipe mixte (forestiers, policiers et militaires). Deux gros engins sont saisis, Safi est arrêté et emprisonné pendant deux semaines, des poursuites judiciaires sont lancées contre lui. Mais cela n’empêche pas les travaux de continuer. Les criminels ont parié sur l’inertie du système en cette période de transitions politiques successives – et jusqu’ici, on peut dire qu’ils ont gagné leur pari… Survient l’été, période funeste pour les forêts de Méditerranée, quand la sécheresse décuple les risques d’incendie. Et ce qui devait arriver arrive... Le 14 juillet 2011, plusieurs foyers de feux de forêt se déclenchent à Dar Chichou. En une semaine, l’incendie emporte 400 ha, dont un bon morceau de la bande littorale de Kerkouane. L’enquête ouverte par l’Intérieur n’aboutira jamais à rien. Pourtant l’origine criminelle de ces feux ne fait de doute pour personne, et surtout pas pour le gouverneur de Nabeul, Mohamed Imed Touibi. « Ces gens-là, considérant que l’Etat était négatif face à leur demande, sont passés à des actes de violence et ont incendié à plusieurs reprises certaines parties de cette forêt, a-t-il déclaré lors de l’entretien qu’il a accordé à Radio Kalima. Ils ont voulu prendre position par la force, la forêt étant à leurs yeux la cause essentielle qui fait que l’Etat continue à détenir ces terrains ».
Ils ont vu au premier coup d’œil qu’ils étaient tombés sur un chantier de coupe illégal - un de plus. Mais ils ont besoin de renforts. « Avant, on n’avait même pas besoin d’appeler les gendarmes, confie Sahbi Bedhiaf, ingénieur forestier, l’air déprimé. Il ne faut pas croire que c’est facile pour nous, de voir ça puis de reculer ! ». Avant ? Comprenez : avant le 14-Janvier. Eh oui, l’instabilité politique qui a suivi la révolution s’est révélée nocive pour la forêt… Il est temps de pousser un cri d’alarme.
La coupe de bois clandestine découverte par les fonctionnaires du ministère de l’Agriculture, en cet après-midi du 20 décembre, est située à Hammam Laghzaz, dans une étroite bande de forêt qui longe la mer au sud de Kerkouane. Ou plutôt, c’est une parcelle calcinée de ce qui était, jusqu’à l’an dernier, une forêt littorale. Comme 400 hectares de la forêt de Dar Chichou (Cap-Bon), elle est partie en fumée en juillet 2011. Ce qu’on appelle, à la direction des Forêts, un incendie « suspect » - puisqu’on ne peut presque jamais en prouver l’origine criminelle.
Le temps que les forestiers reviennent sur les lieux avec des collègues - les gendarmes n’ont pas répondu présent -, ils trouvent, en plus de coupes d’arbres toutes fraîches, de petits tas de branchages débités placés selon des lignes. « L’incendie leur facilite le déboisement, et ils sont tout simplement en train de se partager des lots, explique Bedhiaf. Ils vont prolonger jusqu’ici l’alignement de constructions illégales qui est plus au Nord ». « Illégales », c’est peu de le dire. Ces maisons violent cinq interdictions : zone archéologique, soumise au régime forestier, domaine public maritime, zone verte sur le plan d’aménagement, zone d’interdiction sur le plan des sols ! Chaque chantier supplémentaire est un supplice pour les forestiers, car l’inertie de l’Etat est en train de faire boule de neige.
On dénombre déjà 24 maisons illégales, dont de coquettes villas déjà habitées, et pour ajouter encore à la confusion, 18 d’entre elles ont été électrifiées par la STEG, sur la base d’autorisations délivrées par la municipalité !
Des milliers d’héritiers avides de construire face à la mer
Revenons aux racines du problème. Tout commence par une situation foncière inextricable. La forêt concernée est constituée de propriétés privées, mais après des héritages sur plusieurs générations sans partage physique des terrains, il y a actuellement des milliers de petits propriétaires « dans l’indivision ». Pour compliquer encore la situation, beaucoup ont vendu, motivés par la flambée des prix de l’immobilier en zone côtière. Bien sûr, ils ne se connaissent pas tous – sans parler d’arriver à s’entendre. Il n’y a donc aucun représentant officiel de l’ensemble des propriétaires, aucun interlocuteur pour l’Etat.
Sauf que ces terrains boisés, tout privés qu’ils sont, ne sont en aucun cas constructibles. Aux yeux de l’Etat, ils ont ce qu’on appelle une « vocation » forestière, d’autant plus cruciale qu’ils aident à fixer les terrains littoraux, donc à lutter contre l’ensablement des zones intérieures. D’ailleurs, cette bande de forêt littorale jouxte une autre forêt, un peu plus à l’ouest, dite « de fixation des dunes » (protégée par le décret du 4 juillet 1929). Les 198 ha de la forêt littorale de Kerkouane, eux, sont sous contrat de reboisement depuis 1961. Malheureusement, ces contrats ne durent que 30 ans : ils ont expiré en 1991. Mais faute de pouvoir identifier un interlocuteur représentant les propriétaires, les contrats n’ont jamais été ni renouvelés, ni « soldés ». En effet, nous explique Azaiez Sassi, chef d’arrondissement des Forêts pour la zone (Nabeul), à la fin du contrat, on doit faire le bilan des dépenses et des bénéfices de l’Etat, puis régler les comptes avec les propriétaires – qui peuvent donc en être de leur poche. Même si tout ceci était accompli, ce n’est pas pour autant que les propriétaires auraient alors le droit de déboiser, et encore moins de construire ou de cultiver : le terrain garde sa vocation forestière ! Autrement dit, le seul droit des propriétaires serait d’exploiter eux-mêmes le bois de leurs parcelles.
Bref, entre la vision à très long terme des fonctionnaires des Forêts et les avidités immobilières immédiates des individus, on nage en plein malentendu. « Si les propriétaires voulaient demander un changement de vocation, c’est tout à fait un autre problème !, assène Sassi. Mais vu l’importance de cette forêt, ce n’est pas facile de céder un tel trésor ». Un « autre problème », en effet - un autre monde, pourrait-on dire, incompréhensible pour les héritiers d’une parcelle si bien placée – fût-elle « dans l’indivision ». Tant que l’Etat était « fort », certains propriétaires de fragments de forêt à Kerkouane se sont contentés de protester et de déposer des requêtes. Ils ont aussi commencé, depuis 2008 environ, à commettre de petites infractions. Dans la région, tout le monde pointe du doigt le meneur de ces actions, l’héritier le plus acharné : Lahbib Safi. Le premier procès-verbal forestier mentionnant une construction est daté du 14 octobre 2010 : un défrichement pour ériger une étable. Dès le 11 décembre 2010, les forestiers constatent la présence d’une première maison d’habitation. C’est alors que la révolution éclate, et avec elle le drame de la forêt de Dar Chichou…
2011, « année de la Forêt » ?... pas en Tunisie !
En ce mois de janvier 2011, alors que certains affrontent le régime policier, d’autres organisent des équipes de défrichements nocturnes et construisent des maisons à la hâte. C’est ce qu’on appelle avoir le sens du timing ! En juin 2011, une équipe menée par le fameux Lhabib Safi est enfin prise en flagrant délit par une équipe mixte (forestiers, policiers et militaires). Deux gros engins sont saisis, Safi est arrêté et emprisonné pendant deux semaines, des poursuites judiciaires sont lancées contre lui. Mais cela n’empêche pas les travaux de continuer. Les criminels ont parié sur l’inertie du système en cette période de transitions politiques successives – et jusqu’ici, on peut dire qu’ils ont gagné leur pari… Survient l’été, période funeste pour les forêts de Méditerranée, quand la sécheresse décuple les risques d’incendie. Et ce qui devait arriver arrive... Le 14 juillet 2011, plusieurs foyers de feux de forêt se déclenchent à Dar Chichou. En une semaine, l’incendie emporte 400 ha, dont un bon morceau de la bande littorale de Kerkouane. L’enquête ouverte par l’Intérieur n’aboutira jamais à rien. Pourtant l’origine criminelle de ces feux ne fait de doute pour personne, et surtout pas pour le gouverneur de Nabeul, Mohamed Imed Touibi. « Ces gens-là, considérant que l’Etat était négatif face à leur demande, sont passés à des actes de violence et ont incendié à plusieurs reprises certaines parties de cette forêt, a-t-il déclaré lors de l’entretien qu’il a accordé à Radio Kalima. Ils ont voulu prendre position par la force, la forêt étant à leurs yeux la cause essentielle qui fait que l’Etat continue à détenir ces terrains ».
Le pays a donc perdu des centaines d’hectares de précieuse forêt – et tous les animaux qui y vivaient – dans le seul but d’alimenter le vague espoir de quelques personnes qui possèdent peut-être 1 ou 2 ha. L’espoir que, confronté à la perte intégrale de la forêt, l’Etat baissera les bras et permettra un « déclassement », un changement de vocation. L’été 2011, le premier de la Tunisie « révolutionnaire », a d’ailleurs marqué par les feux de forêt : 250 ha brûlés à Bechateur en août, autant à Djebel Bouchiha, 300 ha à Sakia… Au total, en 2011, 1 700 ha ont été brûlés lors de 200 incendies - contre 719 ha en 2010, et 107 ha en 2009 (la moyenne de la décennie est de 400 ha incendiés par an). Mais ce n’est pas tout : on estime que depuis la révolution, entre 2 000 et 3 000 ha ont été déboisés. Une chose est sûre, en Tunisie, 2011 n’a certainement pas été « l’Année de la Forêt » proclamée par les Nations-Unies !
Des maisons illégales… et électrifiées
Dans ce bras de fer entre l’Etat, garant du respect des lois, et les spéculateurs immobiliers, l’incendie de Dar Chichou semble en effet avoir marqué un tournant, annonçant la plus grande victoire des derniers. C’est en effet peu après l’incendie de juillet qu’ils ont décroché l’inimaginable : l’autorisation d’électrifier leurs maisons. Quand les services forestiers s’en sont aperçu, c’était déjà trop tard. Leur note à la STEG, datant du 27 octobre 2011, a reçu une réponse limpide: « La situation est saine de notre point de vue. Nos services ont déjà électrifié 18 maisons en se basant sur l’autorisation des autorités locales ».
« Chose bizarre, l’Etat lui-même - si on le prend dans son ensemble - fait face à des incendies causés par ces personnes-là, et en même temps il leur donne l’autorisation d’électrifier des constructions illégales ! », note le gouverneur Touibi lui-même - qui pourtant, à l’époque, était déjà en poste depuis quatre mois. Comment le fonctionnaire explique-t-il cette « chose bizarre » ? En premier lieu, par l’obstination et le sens stratégique des « héritiers »… « Lorsqu’un poteau et un câble électriques ont été endommagés par l’incendie, la STEG est venue pour les remettre en état, raconte le gouverneur. Mais ces gens se sont mis autour du poteau, comme boucliers humains pour empêcher de travailler – il s’agissait de faire du chantage sur la STEG pour bénéficier, eux, de l’électricité ». Le gouverneur invoque aussi les « vides » de l’administration : « A cette période de la révolution, il y a eu des vides au niveau des municipalités et même des délégations, justifie-t-il. Des gens, sûrs de partir pour des raisons politiques, en ont profité pour faire des choses illégales. Ce sont des dossiers qui méritent d’être revus, et même il faut poursuivre ces personnes, au cas par cas ».
La situation est d’autant plus incompréhensible que les mêmes agents municipaux, qui ont autorisé à pérenniser ces constructions illégales, sont censés appliquer la vingtaine d’arrêtés de démolition émis par le gouvernorat. Ces arrêtés sont systématiquement rédigés, assure le gouverneur, après réception des procès-verbaux transmis par les services concernés (forêts, sols). Mais dans le cas si préoccupant de Kerkouane, ils ne sont toujours pas appliqués. Pourquoi ? « En raison de toutes sortes de considérations, répond le gouverneur Touibi, disons, de sûreté nationale. Les conditions qui règnent actuellement ne le permettent pas. Il faut prendre aussi en considération le grand nombre de gens concernés, qui implique un risque élevé ». Mais, promet-il, « le dossier n’est pas encore classé, on est toujours en présence de ces arrêtés, ils peuvent bien être exécutés un jour ! ».
« Attrapez-moi si vous pouvez » !
Changement de décor. Nous sommes à Gammarth, à la lisière de la forêt de fixation des dunes. Un mur d’enceinte se dresse impunément au bord du chemin forestier, là où il est strictement interdit de déboiser et de construire. Du côté extérieur, une inscription à la bombe semble défier les autorités : « Catch me if U can » (“attrapez-moi si vous pouvez”) ! Les hauts murs cachent trois chantiers de nouvelles maisons (et une quatrième parcelle en cours de déblaiement). Encore une question de timing : elles sont apparues, en toute discrétion, dans les deux semaines suivant la fin de la révolution, le 14 janvier 2010. Tout le monde connaît ceux qui les ont bâties : ce sont des notables qui ont acheté « dans l’indivision » et décidé de saisir leur chance en s’attribuant arbitrairement ces parcelles bien situées.
Ces terrains bénéficient pourtant, théoriquement, d’un statut qui les protège pour une durée indéterminée : celui de « forêt de fixation des dunes » (décret du 5 juillet 1926). Un périmètre de 495 ha, englobant toute la forêt littorale de Gammarth, a été défini en 1946 comme soumis au régime forestier. Il y est interdit de défricher, de couper des arbres et bien sûr de construire. En 1975, on en avait enlevé 250 ha, confiés à l’Agence foncière touristique (AFT), et à partir des années 1990, des hôtels ont été construits. La corruption et les contournements légaux ont aussi permis à la « famille régnante » de construire sur le littoral, grignotant la zone-sanctuaire pour ériger villas et projets immobiliers. En 2003, les services forestiers ont pris acte de la déforestation avancée, via un nouveau décret réduisant la forêt de fixation des dunes à seulement 137 ha. En perdre davantage serait dramatique. « Si ces travaux de plantation n’avaient pas été faits, la Marsa serait actuellement envahie par le sable, telle Douz, dans le Sud, envahie de dunes mobiles », rappelle Ridha Fekih Salem, directeur général des Forêts au ministère de l’Agriculture (à la retraite depuis le 1er janvier 2012). Le problème est qu’au début du XXe siècle, avant de commencer les travaux de fixation des dunes, l’Etat n’a pas jugé bon d’acheter (après expropriation) l’ensemble des terrains concernés. A l’époque, ils n’avaient pas grande valeur et les propriétaires cédaient facilement des centaines d’hectares pour le projet de boisement...
Mais les héritiers actuels voient les choses autrement. Pendant des années, ils ont vu les proches du dictateur – et en premier lieu la famille de Sakhr El Materi – s’approprier les terrains les plus convoités. Ces clans ont même réussi, en distordant les lois, à construire sur le littoral lui-même (domaine public maritime = DPM). Il y a eu aussi des incendies suspects de la forêt de Gammarth pendant les étés 2009 et 2010, que tout le monde dans le coin attribue à « la Famille ». Car le phénomène des incendies « suspects » liés aux convoitises foncières n’est pas nouveau : il semble bien que la technique ait été mise au point par le clan Ben Ali & Cie… donnant peut-être, après la révolution, de mauvaises idées à d’autres, partout dans le pays.
Ce passé plombé par la corruption et la mainmise du clan, ainsi que l’envolée de l’immobilier dans la zone – qui allie beauté naturelle de la côte et proximité avec la capitale – y font se multiplier les constructions illégales. Ainsi, sur la commune de la Marsa (dont Gammarth est un arrondissement), plus de cent arrêtés de démolition sont en attente d’application, nous a confié le maire, Mohamed Riahi. Parmi eux, on trouve des constructions illégales sur le littoral (DPM), en plein domaine forestier de l’Etat (DFE) et même au milieu d’un oued !
Menacé de mort pour la forêt
En plus de la zone de fixation des dunes, l’autre petite forêt de Gammarth, celle du Djebel Khaoui (100 ha), est également très menacée. Grignotée de toutes parts, on peut voir nettement sur les photos satellites comme elle a souffert des incendies. Au lieu dit Sidi Rahal, il y a depuis longtemps deux hameaux totalement illégaux. Mais c’est après la révolution, comme ailleurs, que le phénomène a pris de l’ampleur. Les amoureux de la nature, déjà choqués par l’incendie qui a fait fuir ou tué de nombreux animaux, sont scandalisés de voir chaque jour de nouveaux défrichements sauvages (les plants et les repousses du reboisement après l’incendie sont même arrachés), les dépotoirs improvisés dans les bois, mais aussi le pillage des richesses archéologiques du site.
Quelques citoyens viennent donc de créer l’« Association pour la sauvegarde et le développement de la forêt de Gammarth ». Son président, Mohamed Bechir Bey, n’a pas de mots assez durs pour les opportunistes qui ont profité de l’instabilité politique suivant la révolution pour commencer à construire. « Mi-février 2011, je me promenais par ici, lorsque je suis tombé sur une armada de semi-remorques et de trax en train d’arracher des oliviers en bordure de la pinède », raconte cet amoureux de la nature en nous montrant un chantier à deux pas des chemins forestiers, au sud du Djebel Khaoui. « J’ai posé des questions, on m’a répondu que c’était leur terrain et que les procédures de déclassement étaient en cours. Alors j’ai sorti mon téléphone et commencé à faire des photos. On m’a demandé tout de suite de donner mon appareil. Comme j’ai refusé, ils m’ont pris par le cou. L’un avait un gourdin, l’autre une machette, l’autre un hachoir. Ils m’ont menacé de me tuer si je ne donnais pas mon portable. Ils m’ont dit qu’ils pouvaient très bien me tuer, m’ensevelir, et que personne n’en saurait jamais rien ».
Renseignements pris, ces terrains sont classés en zone verte (du plan agricole), donc non constructibles, qu’on en soit propriétaire ou non. Pourtant, pendant les mois qui ont suivi, les malfaiteurs ne se sont pas contentés de saccager l’oliveraie, ils ont impunément commencé quatre chantiers de maisons. « Ca, c’est le ballon d’essai, estime Bey. Si on laisse construire ces maisons, tout le versant sera défriché et les deux hectares seront construits ! ». Mais… que fait la police ? Eh bien, comme à Kerkouane, pas grand-chose. Les arrêtés de démolition ont bien été élaborés par la municipalité, mais le maire, Mohamed Riahi, dit ne pas savoir comment les faire appliquer. Les policiers municipaux ne sont que deux pour toute la Marsa (85 000 habitants !), tandis que la police normale refuse de soutenir la municipalité, explique Riahi. En fait, a constaté l’association, il y a bien eu une intervention au début de l’été 2011, lors de laquelle un seul poteau de chaque maison a été détruit ! Un mois plus tard, les poteaux ont été reconstruits et les chantiers ont repris de plus belle. Début 2012, les maisons sont toujours là, l’une d’elle est même terminée.
Les citoyens réunis en association sont excédés par ce « simulacre de démolition » dû à « l’amateurisme et la négligence des agents municipaux » - et peut-être aux bakchichs... Ils ont envoyé un fascicule détaillé sur l’affaire à toutes les hautes autorités, y compris la présidence, le Premier ministère, l’Intérieur et le gouvernorat. « Elles nous ont toutes assuré de leur sympathie pour la cause, mais aucune n’a pris de résolution concrète », se désespère le président de l’association, qui conclut dans son rapport : « Le comble serait que cette forêt soit anéantie après avoir si longtemps résisté aux tentatives d’appropriation et d’exploitation de la famille régnante ».
A la recherche de l’autorité perdue
Il est temps pour l’Etat tunisien de plancher sur les solutions à apporter à ces attaques directes du patrimoine. La première urgence est de rétablir l’autorité perduedes agents forestiers. Des signes inquiétants montrent la progression d’un certain climat d’impunité. Un peu partout, les gens ont compris que « l’Etat » n’était plus derrière les forestiers. Ainsi dans la nuit du 8 au 9 décembre 2011, à Nchaa (délégation de El Haouaria), un chantier de reboisement a été attaqué. Un bulldozer a été incendié et le gardien blessé par une personne qui ne voulait pas voir disparaître des pâturages. Il s’agissait pourtant d’une parcelle de forêt de l’Etat (DFE) ! On peut multiplier les exemples d’agents forestiers menacés par des groupes armés et bien organisés. Or, même si les forestiers sont assermentés et possèdent en principe des armes de service, ils sont trop peu nombreux pour pouvoir agir directement sans l’appui de leurs collègues des forces de l’ordre. « Quand on fait des embuscades avec la garde nationale, on est efficace, se justifie Azaiez Sassi, le chef d’arrondissement de Nabeul. Mi-décembre, à Zaouiet Mgaiez, on a pu ainsi emprisonner quatre personnes et confisquer des camions pour abattage et colportage ». Malheureusement, de telles coopérations restent trop ponctuelles. Il est pourtant urgent que l’Intérieur prenne la décision de les généraliser, de même que pour le renfort systématique des agents municipaux.
L’autre inconnue de l’équation, c’est la Justice. Depuis une année que les agressions à l’environnement se multiplient et que les forestiers et les services des sols envoient des PV aux procureurs, on n’a pas encore vu de condamnation efficace. Pourtant, le code forestier prévoit des peines suffisantes. Une des premières personnes à avoir défriché à la révolution (un demi-hectare de forêt de l’Etat, le 2 janvier 2011) a ainsi été condamnée à deux mois de prison et 50 000 DT. Mais dans l’ensemble les jugements ne sont pas coercitifs. « Nous avons émis 160 PV en un an dans le gouvernorat, précise Fathi Driri, chargé des contentieux à l’arrondissement de Nabeul. Le procureur de la République de Grombalia a transmis quelques dossiers au tribunal de première instance de Menzel Temim. Il en est ressorti des amendes de 100 DT, alors que nous avions demandé 10 000 DT ! Alors nous avons fait appel… ». A ce rythme, les constructeurs des 24 maisons de Kerkouane peuvent dormir tranquilles. Leur « chef », seule personne emprisonnée parmi eux, n’a pas été gardé en détention préventive. Tout le monde sait qu’une fois relâché, il a repris ses chantiers. Bref, la lenteur de la justice sert les desseins de ces spéculateurs, qui comptent bien être déjà installés (ou enrichis par une vente), le jour où ils recevront les éventuelles peines de prison ou amendes.
L’expropriation, dernière chance
Pour éviter l’explosion des constructions illégales par d’autres héritiers de terrains, l’Etat a tout intérêt à enclencher une procédure d’expropriation. Mais c’est un processus très long, et on est loin d’avoir répertorié les milliers de personnes qui ont hérité dans l’indivision. Certains ont vendu, d’autres vivent peut-être très loin. Or tant que tous les héritiers n’auront pas touché leur dédommagement, ils considéreront qu’ils ont encore des droits sur les terrains. C’est du moins ce que les forestiers ont constaté pour d’autres cas. Mais le gouverneur Touibi balaie cette objection : « Ne vous en faites pas, ce genre d’information circule très bien, assure-t-il. C’est une solution réaliste, il faut seulement que l’Etat décide de faire cet investissement ». Mais qui dit expropriation, dit démolition… Là encore, le gouverneur se veut rassurant : « Ce n’est qu’une question de moyens, et on peut bien s’offrir ces moyens, le moment venu ». Et de citer des précédents, notamment à Carthage, où on a massivement démoli, dans la zone archéologique.
Le problème, c’est que plus on attend, plus les « moyens » à déployer pour abattre les constructions (et reboiser) sont énormes. Face à plus de vingt maisons à Kerkouane, dont certaines sont habitées, les agents municipaux ont une force de frappe insignifiante. D’autant que les « clans » en question sont apparemment d’excellents stratèges. « Ce sont des gens assez bien informés, qui savent quand la chose va avoir lieu et qui font tout pour vous bloquer, explique le gouverneur. Ils font venir 30 ou 40 personnes à l’intérieur des bâtisses, donc il faut d’abord utiliser la force sur ces personnes. Le nombre de personnes est toujours susceptible d’augmenter brutalement, cela peut vite devenir catastrophique sur le plan de la sécurité. On préfère donc ne pas créer de tels problèmes ».
En deux mots, le gouvernorat renvoie la balle à la garde nationale. « C’est à eux de mesurer les risques, de coordonner avec leurs supérieurs et de prendre la décision, continue le gouverneur Touibi. On n’est plus au temps où le gouverneur utilisait unilatéralement les services de la garde nationale ou de la police. Chacun a son analyse de la sécurité, sa façon de prendre des décisions ». Le fonctionnaire n’exclut pas que pour une telle opération, l’armée doive intervenir : « Si la police ou la garde considère qu’ils ne sont pas capables d’agir seules, elles doivent faire appel au ministère de la Défense. Il y a là tout un processus de mesures de risques, qui peut même être influencé par des phénomènes qui se passent bien loin dans le pays ».
Un projet pour se « réconcilier » avec la population
On le voit, la solution implique à présent une concertation au plus haut niveau. Il faudrait d’abord qu’il y ait la volonté politique, puis un plan d’action élaboré par tous les ministères concernés : Intérieur, Justice, Agriculture, Domaines de l’Etat, Culture (pour l’aspect archéologique). Il ne s’agit plus seulement de faire intervenir les forces armées pour expulser les gens, surtout dans le climat actuel. D’une façon ou d’une autre, il faut rétablir un contact avec la population de la région, pour qu’ils comprennent et acceptent la décision de renforcer le statut forestier de ces zones fragiles et indispensables.
La Direction générale des Forêts a d’ailleurs imaginé un grand projet en ce sens : travailler avec des sociologues pour faire des enquêtes auprès de la population, à Dar Chichou mais aussi à Bechateur, qui a une situation semblable. Il s’agit, nous a expliqué Azaiez Sassi, de « repenser avec les gens l’avenir de cette forêt, la façon de l’aménager pour contribuer au développement économique tout en conservant le caractère forestier. Par exemple, étudier la possibilité de ménager des zones agricoles, de déclasser une zone, mais pas près de la mer ». Autrement dit, chercher à réconcilier Etat et ayant-droits par un nouveau plan d’aménagement.
Quoi qu’il en soit, aucun autre acteur du gouvernement n’a encore rejoint la Direction générale des Forêts dans cette réflexion. On ne peut compter sur aucun parti écologiste d’envergure à la Constituante, par ailleurs obnubilée par ses tractations politiques. Quant aux nouveaux ministres, ont d’autres chats à fouetter avec les mouvements sociaux qui ont repris de plus belle. Le fait que le gouvernement soit toujours provisoire n’arrange rien : il faut avoir une vision à long terme pour tout ce qui concerne l’environnement. Or, en plus du changement de ministre de l’Agriculture fin décembre 2011, le hasard fait que le directeur général des Forêts est parti en retraite le 1er janvier 2012. Il vient d’être remplacé, après une période de flottement. Alors, à quand le conseil ministériel qui décidera de mettre un terme au pillage des ressources du pays? La présidence, le Premier ministère, ne peuvent-ils pas imprimer l’orientation politique voulue ? Une chose est sûre, si on ne prend pas des mesures rapidement et au plus haut niveau de l’Etat, les forêts tunisiennes et toutes les espèces qu’elles hébergent seront bientôt à inscrire dans la liste des « martyrs » de la révolution.
Zoé Deback.
Tribune
Veut-on escamoter la justice transitionnelle?
Alors
que le gouvernement tunisien s’est engagé à élaborer une Loi sur la Justice
transitionnelle courant 2012, le ministère du même nom en est encore à débuter
les consultations. Quant à son projet de Loi sur la Réparation, il pourrait
bien escamoter le véritable processus de recherche de vérité. Bilan des
avancées réalisées… et des reculs encore à craindre.L’éducation passée au crible de l’ONU
« Bien, mais peut mieux faire », a noté le
rapporteur spécial des Nations-Unies en marge de la copie de l’élève Tunisie.
L’occasion de faire un état des lieux de l’éducation.
« Les libertés académiques ont souffert ces derniers
mois en Tunisie », estime Kishore Singh, le rapporteur spécial de l’ONU
sur le droit à l’éducation, qui a tenu une conférence de presse le 9 mai.
« Au nom d’un certain...HRW pointe les failles de la justice tunisienne face aux crimes graves
L’ONG revient sur le premier procès pour torture du pays, le 12 avril, qui a accouché d’un verdict calamiteux. Elle démontre point par point les réformes nécessaires pour les procès à venir.LETTRE OUVERTE A MONSIEUR LE PREMIER MINISTRE
MONSIEUR HAMADI JEBALI
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