Les Allemands inventent le tourisme politique

Proposé par redaction le samedi 14 avril 2012


Au lieu de visiter des ateliers de tapis, ce nouveau genre de touristes vient en Tunisie rencontrer des acteurs politiques ou économiques. Avec un seul objectif : observer de près les mutations du pays d’où est parti le « printemps arabe ».

Souriante, son visage rond ressortant d’un hijab noir assorti à toute sa tenue, la jeune femme essaie de rassurer son auditoire : « Quand nous disons que nous voulons l’égalité [entre femmes et hommes], nous pensons ce que nous disons ! ». Par « nous », il faut comprendre Ennahda, auquel appartient Meriem Hakimi. Si l’exercice de « com’ politique » auquel elle s’applique n’a rien d’inhabituel, son auditoire, par contre, l’est !

Le visage rassurant de l’islamisme

Car la quinzaine de personnes, qui l’écoutent avec une distance polie vanter les mérites du parti islamiste, ont payé pour être là : 1 200 euros pour un voyage de six jours, depuis l’Allemagne ! Ce sont, tout simplement, des touristes. Mais pas n’importe lesquels. Très attentifs, ils lèvent la main pour poser des questions chacun à leur tour et beaucoup prennent même des notes – « mon père s’intéresse beaucoup à la politique étrangère, lui aussi, et il m’a prévenue qu’il voulait un rapport détaillé à mon retour », nous explique par exemple Julia, une juriste de 35 ans.

Ces Allemand-e-s apprécient les témoignages personnels, comme celui de Meriem Hakimi, qui raconte qu’elle est tombée dans Ennahda quand elle était petite, à cause de son père qui avait fait six mois de prison pour en être membre, ou qu’elle a « pleuré comme un bébé » lors des élections du 23 octobre 2011. On sent un désir sincère de comprendre à quoi peut bien ressembler, en vrai, cette expérience de la vie si éloignée de la leur: être tunisien ! Mais surtout ils ont préparé de nombreuses questions sur la conjoncture tunisienne, et elles sont pointues, mais souvent un peu idéalistes, voire naïves. Et malgré leur impassibilité, on sent bien que ce « visage souriant de l’islamisme », représenté par la jeune nahdaouie, convainc moyennement sur les sujets de fond.

« Pour nous, au parti, il n’y a pas de différence entre hommes et femmes », s’écrie ainsi la militante, enthousiaste. Mais quand on lui demande si Ennahda a par conséquent l’intention de changer les textes de loi sur l’héritage, pour que les femmes héritent comme les hommes, elle perd un peu ses moyens. « C’est compliqué, notre structure sociale est différente de la vôtre, mais vous savez, ce n’est pas bien grave, nous les Tunisien-ne-s, nous n’avons pas grand-chose à hériter ! ». Ou sur ce que le parti islamiste compte faire pour endiguer le chômage : « nous allons faire de notre mieux ! ». On n’en saura pas plus. Qu’importe : les touristes se sont faits leur propre idée et sont enchantés de la rencontre. Leur guide leur a même fait passer un des immenses bulletins de vote de 2011, si exotique avec ses petits dessins...

Bonus du voyage : une manif avenue Bourguiba

C’est l’agence Studiosus, leader européen du « tourisme culturel » avec ses 100 000 voyageurs par an, qui en a eu l’idée : proposer à ses clients un séjour consacré à la situation politique et économique du pays. Au lieu de visiter des ruines romaines ou des ateliers de tapis, ces touristes studieux rencontrent des partis, des associations ou des journalistes. Bref, ils font du « tourisme politique ». Intitulé « Tunisie - Après le printemps arabe », ce nouveau programme a été proposé seulement deux fois au catalogue, du 3 au 8 avril et du 10 au 15. Chacun a attiré environ 16 personnes, au lieu des 20 à 30 habituelles. Des gens visiblement aisés, avec une majorité de femmes et beaucoup de retraité-e-s, même si la moyenne d’âge, entre 50 et 60 ans, est inférieure à ce qu’on a d’habitude dans les tours culturels. Il y a même une étudiante. « Nous avons toujours donné une grande importance à la situation politique dans les pays visités, mais cette fois nous avons voulu aller plus loin », explique Ulrich Brandner, qui a eu l’idée du voyage avec une des deux guides allemand-e-s, Angela Ben Aïssa. « Un an après la révolution, nous avons décidé de profiter de cette période d’accalmie pour réaliser un projet original ».

« J’ai déjà fait quatre voyages avec ce tour opérateur, mais dès que j’ai vu ce thème, j’ai sauté dessus », nous confie Julia. « J’ai travaillé au Service d’action extérieure de l’Union Européenne, je m’intéresse beaucoup à la région Moyen-Orient et Maghreb, et je lis tout ce que je peux sur le printemps arabe. Ce voyage organisé, c’est l’idéal pour moi, qui veux mieux comprendre! ». Comme elle, tous ses compagnons de voyage mettent en avant leur goût pour l’actualité et leur envie d’observer la réalité tunisienne sans le filtre des médias. Quant à Christof, la soixantaine, il a une raison originale d’être là : il regrette tellement de ne pas être parti faire un tour à Berlin lors de la chute du mur, voilà 23 ans ! « Maintenant que j’ai le temps, je n’ai pas voulu laisser passer l’occasion d’être présent ici, dans le monde arabe, le nouvel endroit du monde où il se passe des choses importantes ».

Christof n’a pas été déçu, puisque le jour de son arrivée dans le second groupe, le 10 avril, il a pu s’approcher de la manifestation qui se tenait cet après-midi là devant le ministère de l’Intérieur, avenue Bourguiba. Venus observer le contexte politique, ils pourront dire qu’ils « en ont eu pour leur argent »… tout en retrouvant, le soir, la bulle confortable d’un hôtel international. Même si, vu de Tunisie, les risques paraissent infimes, en Allemagne, bien sûr, tout le monde n’est pas prêt à voyager dans le contexte actuel plutôt instable. « Quand je leur ai parlé du voyage, tous mes proches avaient peur pour moi et ont essayé de me faire changer d’avis », nous a confié Julia. « En fait, les gens ne font pas trop la différence entre la Tunisie à l’Egypte, la Syrie ou la Libye, et la plupart renoncent même aux zones calmes de la Tunisie ».

Un guide docteur en sciences politiques

Le programme de rencontres a été soigneusement concocté pour aborder différents aspects de la société. On parle de politique avec les membres de Ennahda et du PDP, avec des chercheuses de l’Observatoire tunisien de la transition démocratique, ou avec un caricaturiste. On s’intéresse aux problèmes d’emploi avec les étudiants du Centre de formation hôtelière de Hammamet. Sans oublier une pincée d’art pour casser le rythme haletant de ces speeches : le musée du Bardo, un atelier d’artiste à Sidi Bou Saïd, une bibliothèque de livres anciens... Et pas question de perdre du temps sur la plage ! Si, le premier jour, les Allemand-e-s ont flâné du côté de la Casbah, c’est pour s’arrêter devant les ministères et discuter de l’Assemblée nationale constituante, ou encore pour commenter la présence de la garde nationale ou les graffiti. S’ils sont allés sur l’avenue Bourguiba, c’est pour rencontrer de jeunes Tunisiens férus d’internet qui leur ont raconté comment ils ont vécu la révolution.

Face à cette nouvelle façon de voyager, de nombreuses questions viennent à l’esprit. Comment la faire perdurer, peut-on imaginer des tours réguliers ? Prenons le parti Ennahda, par exemple. Il paraît évident que proposer aux Européens de rencontrer ses membres joue sur la curiosité, la « peur du barbu », peut-être inconsciente. Peut-être ces Allemands ont-ils réellement perdu quelques préjugés sur les islamistes en rencontrant une de ses militantes. Mais peut-on « visiter » Ennahda comme on visite un musée ? Si ces rencontres étaient instaurées de façon régulière, les communicants désignés par le parti seraient-ils encore représentatifs de ses militants ? Ne perdraient-ils pas toute spontanéité, comme un guide touristique qui se répète trop souvent ? Comment éviter la manipulation politique ? Et comment continuer une collaboration basée sur le bénévolat ?

« Il est évident que ce voyage est conçu par l’agence comme une expérience, et aussi une forme de publicité, une façon de relancer sa destination Tunisie. Ce ne sera jamais un tour régulier et encore moins de masse », répond Dirk Axtmann, un des deux guides, qui a fait sa thèse de sciences politiques sur le Maghreb (!). « Mais on peut imaginer des moyens de le faire perdurer, en renouvelant les interlocuteurs, par exemple en contactant de nouveaux partis. Et pour motiver les personnes rencontrées, qui ne pourront pas toujours être bénévoles, on pourrait développer des partenariats avec des associations ». Bref, l’expérience pourrait bien être reconduite, sous une forme qu’il faudra sans doute adapter. Studiosus envisage de reproposer le concept à l’automne. D’ailleurs certains touristes nous ont déjà prévenus : dans un an, ils voudraient bien revenir, histoire de voir « où en est la Tunisie » !

Ecoutez l'émission Studio Kalima du 9 avril 2012 sur le tourisme politique

Invité : Dirk Axtmann, de l'agence Studiosus.
 Journalistes: Chokri Arfaoui, Zoé Deback.
Zoé Deback

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