La BAD: les enjeux du transfert à Abidjan

Proposé par Med Ali Radhi le mardi 14 mai 2013

La Tunisie est l'un des 3 ou 4 clients les plus importants de la BAD. Et d'après les connaisseurs, un bon client qui rembourse ses prêts. C'est une relation qui profite aux deux parties, puisque les bons clients sur le continent africain, il n'y en a pas beaucoup. Les pays argentés ne font pas appel à la BAD, et ceux qui ne le sont pas, n'ont pas beaucoup de projets à financer. En plus de leurs difficultés à rembourser.


D'un autre côté, en s'adressant à la BAD, la Tunisie évite de s'adresser à d'autres institutions internationales peut être plus exigeantes. Notons que pour des tas de raisons, l'intervention de la BAD prend souvent la forme d'une participation au tour de table, mais n'est pas chef de file (exemple financement de l'aéroport d'Enfidha). S'il y a eu moins de nouveaux engagements de la BAD vis-à-vis de la Tunisie les deux dernières années, c'est probablement plus  en raison du marasme économique que le résultat d'efforts de rapprochement avec le Qatar- dont au demeurant on attend toujours l'expression économique.


Un retour controversé

Pour ce qui est du retour de la BAD en Côte d'Ivoire, il y a d'un côté la volonté et le forcing du gouvernement ivoirien et l'engagement de la BAD à retourner à Abidjan. De l'autre, il y a une discrétion du gouvernement Tunisien qui confine à l'indifférence. Pourtant, la Tunisie dispose d'atouts:

  • Une partie appréciable du personnel de la BAD, y compris des Ivoiriens, ne souhaite pas rentrer à Abidjan. Une grande partie des employés Ivoiriens va perdre au change, car ils se verront supprimer certaines primes liées à l'expatriation. De l'autre côté, le niveau des produits alimentaires, notamment, serait bien plus élevé à Abidjan qu'en Tunisie. Mais certains s'y retrouveront car ils ont des logements à Abidjan et économiseraient les frais de loyers payés à Tunis.

  • Des pays tels que la Japon et le Danemark ne sont pas emballés par un retour à la côte d'ivoire. La Tunisie aurait dû développer une diplomatie active à ce niveau : obtenir le soutien de pays frères et s'assurer de la neutralité de certains autres pays occidentaux. A ce propos, aux dires de certains, la France soutiendrait discrètement un retour à Abidjan. Claude Guéant est un ami et un associé d'Alassane Ouattara dans son cabinet d'avocat.

  • La Tunisie dispose d'atouts évidents, dont la proximité géographique avec l'Europe n'est pas la moindre (Abidjan – Europe : compter 4 heures de plus que pour un vol Tunisie – Europe, dans chaque sens, prix aller-retour au moins 1200- 1400 euros, et souvent une escale est nécessaire. À titre d'exemple, il faut partir à 1h50 d'Abidjan pour être à 14H30 à Francfort, soit 13 heures de voyage.

  • La BAD s'est engagée dans une politique de décentralisation, avec création de centres régionaux importants. Dans ce cadre, la Tunisie peut obtenir non seulement un centre régional, mais un centre régional plus important que les autres, compte tenu du fait que la Tunisie l'a accueilli pendant plus de 10 ans et qu'il y a des Tunisiens qui connaissent maintenant parfaitement le fonctionnement de la BAD. Le périmètre des activités qui resteront en Tunisie devra être discuté pied à pied avec la BAD et ne pas se limiter à l'informatique, mais comprendrait également une partie des activités liées aux études et aux montages financiers, c'est-à-dire des activités du Core Business.


Pas d'étude d'évaluation d'impact et de définition d'objectifs du côté tunisien


Face à cela, il n'y a rien du côté des autorités tunisiennes. En 2012, la délégation ivoirienne à l'assemblée générale de la BAD qui s'était tenue à Arusha était très nombreuse et était conduite par le président ivoirien. En face, la Tunisie était représentée par le secrétaire d'Etat à la coopération internationale du gouvernement Jebali. On raconte qu'il aurait été très maladroit en insistant lourdement sur le manque de la sécurité à Abidjan. Du côté Tunisien, on ne connaît même pas l'impact économique du départ de 1500 employés de la BAD. Il y aura un manque à gagner sur le plan de loyers, sur le chiffre d'affaire de Tunis air, des garages, des écoles, des opérateurs télécoms, des banques, etc. Le choix de la Tunisie pour accueillir la BAD se serait fait sur la base des conclusions d'une étude menée par un cabinet international (l'Égypte était aussi en lice). On aurait pu effectuer la même démarche: commissionner un cabinet de conseil international type McKinsey, Bain & Co ou autre  pour une étude d'évaluation d'impact et de définition d'objectifs de négociations. A partir de là, les autorités tunisiennes pourront négocier  en toute connaissance de cause.

L'assemblée annuelle de 2013 se déroulera du 27 au 31 Mai 2013 à Marrakech. Les autorités tunisiennes peuvent rattraper le coup et envoyer une forte délégation dirigée au plus haut niveau par le premier ministre et/ou le président de la république.  Et pour faire bonne mesure, la délégation peut comprendre un représentant  patronal et syndical de haut niveau. Ce serait un signal extrêmement fort pour dire que le pays uni défendra ses intérêts, ceux de ses citoyens et de ses entreprises.

Il y a un grand flou dans le processus et la date de retour de la BAD à Abidjan. Cela s'explique par au moins 2 éléments:

- Un retard dans la mise en place des infrastructures destinées à la BAD à Abidjan,

- Une tactique délibérée de la BAD pour que les choses se fassent de façon précipitée afin de minimiser la réaction tunisienne.

On pourrait ajouter, mais c'est spéculatif, que la stratégie de retour de la BAD n'est peut -être pas aussi bien définie que cela. Au-delà des principes, il n'est pas évident que les contours de la décentralisation soient parfaitement définis.

 

Conditions précaires des employés tunisiens


La situation des employés Tunisiens de la BAD n'est pas des plus sereines. Comme dans un certain nombre d'organisations internationales, il y a deux catégories de personnel à la BAD: les professionnels et les General Service (GS). En général, les GS sont du "personnel local" qui ne bénéficie pas du même niveau de rémunération et avantages que les professionnels. Dans le cas de la BAD, beaucoup de GS sont de nationalité ivoirienne, alors que d'habitude ce statut est réservé aux locaux, c'est-à-dire qu'il aurait dû être réservé aux Tunisiens.  Le fait que des GS ivoiriens se trouvent à Tunis s'explique par l'exil forcé de la BAD. Comme d'autres institutions internationales, la BAD essaie d'avoir une représentation équitable des différentes nationalités. Les "quotas" sont fonction de la participation des pays au capital de la BAD.

En plus de ces 2 catégories, la BAD emploie plusieurs dizaines (probablement 200 ou davantage) de Tunisiens qui sont des intérimaires "loués" par Adecco et autres sociétés de travail intérimaire. Dans le jargon de la BAD, on les appelle STS (short Term Service). Ces STS sont pour une bonne partie des jeunes BAC +4 ou plus. Dans la grande majorité des cas, ces STS travaillent 4 ans à la BAD et à la fin de leur contrat, ils quittent la BAD, car la loi Tunisienne interdit les renouvellements de ces contrats au-delà de 4 ans. Bien qu'ils fournissent un travail remarquable et font tourner la boutique, très peu sont embauchés en tant que GS et encore moins comme Professionnel. Pourtant, ils sont d'un niveau de qualification et de compétence supérieurs à bien des GS. C'est un des motifs de leur frustration. L'inégalité des salaires avec les autres catégories du personnel sont un autre motif de mécontentement.

Pour avoir une représentation "équitable" des différentes nationalités parmi les GS et les professionnels, la BAD a procédé ces dernières années à des embauches de Tunisiens. Mais il s'agit là d'un mouvement assez tardif (il y a de cela 2 à 3 ans). Les tableaux de répartition par nationalité publiés dans les rapports annuels vont néanmoins révéler quelques subtilités. Par exemple, on trouvera proportionnellement  plus de GS que des professionnels chez les Tunisiens que chez les Ivoiriens ou Nigérians. On trouvera également par exemple un "transfert" de GS ivoiriens vers la catégorie professionnelle. La proportion des professionnels de chacun des pays suivants : Côte d'Ivoire, Nigeria, Sénégal, France est de l'ordre de deux fois celle des Tunisiens. De manière générale, le recrutement à la BAD, c'est comme le Gin Tonic. Cela a la couleur de l'alcool, le goût de l'alcool mais ce n'est pas de l'alcool. Le processus se veut transparent, etc. mais il n'en est rien. Là-dessus, les histoires personnelles et les cas des uns et des autres sont légion. La raison principale, c'est que le processus est assez souvent entre les mains de managers qui ne sont pas à la hauteur et ne se comportent pas de manière professionnelle. Ajouté à cela, le président lui-même ou son cabinet peuvent intervenir dans le processus et cela complète le tableau. Par exemple, en 2011-2012, la vice-présidente responsable des Corporate Services (informatique, achats, RH, etc.) a été désignée et on n'a pas souvenir qu'il y ait eu annonce de poste à pourvoir. De même, on peut se demander sur la base de quels critères, le directeur informatique a été choisi également en 2011-2012.

Si l'on ajoute à cela les incertitudes dues au déménagement et on peut comprendre que les Tunisiens ne sont pas en situation confortable.

Les cas de harcèlements ne sont pas rares. Il semble que la banque a tendance à étouffer l'affaire qui se conclut par le renvoi du responsable et puis cela s'arrête là. L'année dernière, une jeune secrétaire enceinte est décédée ainsi que le bébé qu'elle portait. Cette jeune femme s'était plaint que son patron la harcelait, lui adressait même des SMS le week-end. Sa dernière trouvaille était de lui rendre la vie impossible parce qu'elle était enceinte. Elle a eu une hémorragie cérébrale, mais il n'a été possible ni de la sauver ni de sauver son bébé. Les Tunisiens travaillant à la BAD se sont excités un moment et puis l'affaire est retombée. Le mari et la famille de la défunte ont été accueillis à la BAD. Le responsable qui était en déplacement à l'étranger n'est plus revenu semble-t-il.  Pourquoi la famille de la défunte a été reçue à la BAD, car ce n'est pas courant de recevoir la famille de collaborateurs décédés. Est-ce qu'il y a eu des compensations financières ? En tout cas, c'est une affaire qui relève du pénal et ne peut se traiter dans le cadre disciplinaire de la BAD.


Quelques éléments de conclusion

  • a) Les Tunisiens à l'intérieur de la BAD sont désorganisés. Une association a été créée et enregistrée, mais elle est mort-née ou presque. Nous avons eu écho d'une réunion de quelques Tunisiens avec le ministre de la coopération, mais leurs doléances se sont limitées aux problèmes de dédouanement de voitures et d'avantages de ce type, alors que le focus aurait dû être la sauvegarde de l'emploi et l'amélioration des conditions de travail de tout le monde.

  • b) L'administrateur marocain représente le Maroc, la Tunisie et le Togo au conseil d'administration de la BAD. Sa suppléante est Tunisienne. Peu de Tunisiens la connaissent C'est dire que même en interne, les employés tunisiens ne peuvent pas compter sur le représentant de leur  pays. Pourtant cette dame est désignée par le gouvernement Tunisien. Elle n'a en principe rien à craindre. Il est vrai que la BAD l'a désignée pour présider un institut juridique. Cela peut expliquer sa discrétion. Pourtant, d'autres administrateurs n'hésitent pas à prendre la défense de leurs concitoyens ou tout au moins à demander des explications (administrateur allemand, canadien, etc.).

  • c) Les pays du Maghreb (mais on peut élargir) ne bénéficient pas de leur "quota" parmi le personnel embauché à la BAD. Une possibilité serait que si des pays se regroupent pour désigner des administrateurs en fonction de leur part du capital, alors il faudrait étendre cela aux embauches.


M'hamed Ali Radhi

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  1. chercheur *  a écrit le 18.06.2013 08:35
    La Tunisie n'a pas construit son économie par la BAD, mais par la compétence de son peuple, que la BAD soit à Tunis à Abidjan ou à johanesbourg cela importe peu car il est fort probable qu'elle fasse faillite dans les prochaines années (comme son nom l'indique). 
  2. *  a écrit le 27.05.2013 14:50
    Tout ce qui a été écrit dans cet article est vrai.  Nous, les tunisiens de la BAD , on souffre beaucoup de l'absence de la présence d'un gouverneur qui défend nos droits.  
  3. Gin Tonic *  a écrit le 22.05.2013 20:38
    isnt it just great then that we are leaving?
  4. ONCI *  a écrit le 19.05.2013 12:48
    Le Gin Tonic : Gin (alcool) + Scweeps Tonic, ce qui a la couleur de l'alcool et qui ressemble a l'alcool c'est le Canada Dry (Ginger Ale aux USA et Canada)
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