HRW : le nouveau projet de loi ne garantit pas l’indépendance de la justice
Proposé par oumzied le lundi 06 août 2012
La loi qui doit mettre en place l’Instance provisoire de la justice, à l’étude depuis peu à l’assemblée, recèle de nombreuses failles juridiques, dénonce la société civile internationale. Analyse de texte.
Le projet d’instance supérieure provisoire de la justice ne fait pas polémique qu’en Tunisie. L’ONG internationale Human rights watch (HRW) trouve aussi à redire au texte de loi présenté à l’assemblée dès le 27 juillet. Celui-ci « manque de protections contre le renvoi ou la mutation arbitraire des juges. L’Assemblée nationale constituante devrait corriger ce défaut avant d’adopter une loi qu’elle définit comme temporaire, mais qui pourrait avoir un impact durable », écrit ainsi Eric Goldstein, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord, dans un communiqué du 6 août.
La nouvelle « instance provisoire de la justice » est censée donner plus d’indépendance que le Conseil supérieur de la magistrature, qui sous Ben Ali n’était qu’un levier de l’exécutif pour intervenir sur le travail des juges. Un point positif de l’ébauche de loi, note HRW, est qu’elle rétablirait le droit des juges à faire appel des décisions de l’Instance provisoire de la justice auprès du Tribunal administratif, et cela conformément aux critères internationaux.
Des juges élus minoritaires dans les décisions disciplinaires
Pour le reste, on est loin du compte. Par exemple, déplore l’ONG,
« cette proposition de loi est
insuffisante sur le plan de la représentation des juges lorsqu’elle touche à un
domaine de grande importance, celui de la discipline ». Selon le
projet de loi, en effet, le nouveau
conseil serait formé de six membres élus directement par les juges et de cinq
membres « de droit » (le président et le procureur général de la Cour
de cassation; le procureur général chargé des affaires judiciaires;
l’inspecteur général du ministère de la Justice; et le président du Tribunal
immobilier). Parmi les six juges, il y aura deux juges de chacun des trois
grades judiciaires. Mais si le conseil siège en tant que corps disciplinaire,
seuls y prendront part les deux juges de même grade que le magistrat affrontant
une sanction disciplinaire. A côté des cinq membres nommés par l’exécutif, les
juges élus se retrouveraient donc très minoritaires pour les décisions
disciplinaires.
« En outre, le projet donnerait au
Premier ministre le pouvoir discrétionnaire d’accepter ou de rejeter les
décisions du conseil concernant les nominations, les promotions et les
mutations de juges, prolongeant ainsi le contrôle effectif du pouvoir exécutif
sur le judiciaire », critique Human rights watch. De plus, il « ne contient pas suffisamment de garanties
pour la sécurité d’emploi des juges, un des piliers de l’indépendance de la
Justice ».
Une loi trop floue pour protéger des anciennes dérives
Et l’ONG de rappeler qu’en vertu de la loi de 1967, « qui régit la plupart des aspects du système
judiciaire et qui a encore besoin d’être remaniée », les mutations de
juges étaient autorisées en cas de « nécessité
de service ». Sous Ben Ali, cet article facilitait les mutations
punitives des juges qui faisaient acte d’indépendance. Or le nouveau projet de
loi contient des expressions « tout
aussi vagues », permettant de transférer des juges « pour les besoins du service judiciaire ».
De même, le projet de loi reste flou sur les fautes qui appellent des mesures
disciplinaires. Du coup, si on se réfère sur ce point à la loi de 1967, on
reste dans une situation où le conseil disciplinaire peut agir
contre « tout manquement par un
magistrat aux devoirs de son état, à l’honneur ou à la dignité ». Or,
critique Human right watch, « sans
précisions sur les fautes ni sur les sanctions correspondantes, cela laisse la
porte ouverte à l’exécutif pour initier des procédures disciplinaires sur des
motifs arbitraires ». Et l’ONG de conclure : « une justice indépendante est un pilier
fondamental d’un gouvernement démocratique. L’assemblée devrait adopter de solides protections de l’indépendance de
la justice ».
Zoé Deback
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