Ambassadeur d’Allemagne : les investisseurs sont comme des chevreuils timides
Proposé par oumzied le lundi 02 juillet 2012
Horst-Wolfram Kerll revient avec Radio Kalima sur les conséquences de la flambée de violences de juin sur les relations économiques avec l’Allemagne.
« Aucune entreprise allemande n'est partie, ni pendant ni après la révolution », avez-vous déclaré. N'y a-t-il eu vraiment aucun recul des investissements allemands en 2011?
D'après nos connaissances, aucune des 300 entreprises allemandes (environ) installées en Tunisie n'a fermé ses portes, jusqu'à présent, pour des raisons uniquement liées à la révolution ou aux difficultés pendant la phase transitoire. Ceci peut être considéré comme un signal positif. Les entreprises allemandes ont tenu, à long terme, leurs engagements envers la Tunisie, en restant fidèles au poste.
Toutefois, les premiers mois après la révolution, marqués par l'insécurité, les grèves irrégulières et les sit-in, ont été difficiles pour l'économie tunisienne. Quelques sociétés allemandes ont également été touchées par ces difficultés, et le sont toujours. Mais dans l’ensemble, les effets négatifs de la révolution sont restés assez limités. Les sociétés et les investisseurs allemands ont vite reconnu les opportunités offertes par la révolution pour la continuité, et même le renforcement, de leur engagement envers une Tunisie stable et démocratique.
Quelle est la tendance constatée en 2012?
Il est important de se rappeler que les relations entre nos deux pays et les investissements potentiels en Tunisie ne dépendent pas seulement du développement, mais également des facteurs globaux, de la conjoncture européenne et de la demande d'exportation stagnante, qui jouent un rôle. Ainsi, en ce moment, le potentiel pour les nouveaux investissements est déjà plutôt limité, et ce qui aggrave encore la situation, c’est que la sécurité n’est pas suffisamment garantie et que l’État de droit ne prend pas de mesures appropriées contre les auteurs de violences.
Le nombre des sociétés allemandes en Tunisie est resté relativement stable depuis le début de l'année 2011, en dépit de la révolution, de la transition et de la conjoncture économique tendue. Durant les premiers mois de l'année 2012, l'économie tunisienne a déjà pu se redresser légèrement. Aussi les entreprises allemandes pourront en tirer des bénéfices.
Quel est le sentiment qui prévaut actuellement chez les investisseurs face à la flambée d'insécurité récente, notamment les attaques par des groupes « salafistes »?
La Tunisie est en train de passer par une phase de transition et de consolidation. En tant qu’amie et partenaire, l’Allemagne est prête à la soutenir dans son chemin vers une démocratie stable et libre. Personne ne pouvait s’attendre à ce que la transition politique en Tunisie soit achevée sans conflits politiques ou sociaux.
Les conflits et les confrontations font partie de la démocratie. Mais il y a toujours une limite à ne pas dépasser. Là où il n’y a plus de compromis, c’est quand il y a violence. Contre les auteurs de violence, l'État de droit doit réagir immédiatement et sans ambiguïté, sinon il risque de perdre sa crédibilité ainsi que la confiance en sa stabilité et sa sécurité. De ce fait, nous observons les événements récents avec beaucoup d’attention.
Naturellement, ceci s’applique également aux sociétés allemandes qui sont engagées envers la Tunisie. Il en va de la réputation de la Tunisie, en tant que site économique, du point de vue de la réalité des conditions d'investissement. C'est en Tunisie que le printemps arabe a commencé. Le pays a écrit l'histoire, changeant ainsi son image dans le monde entier. Dans ces conditions, c’était un devoir facile à accomplir que de promouvoir la Tunisie en tant que site économique. Si cette image positive est accompagnée de gros titres négatifs, l’impact sur les investisseurs potentiels sera inévitable, et ce indépendamment de la réelle influence des extrémistes sur la politique et la société tunisiennes. Les investisseurs réagissent comme un « chevreuil timide »: s'ils ressentent le moindre danger, ils vont fuir, et diriger rapidement leur regard vers un lieu plus sûr.
Vous avez évoqué des investisseurs allemands qui « attendent » de voir la sécurité s’améliorer pour s'installer en Tunisie. Pouvez-vous évaluer le manque à gagner pour le pays?
De nombreuses entreprises allemandes expriment un grand intérêt pour les sites tunisiens. La Chambre de commerce tuniso-allemande continue à recevoir des demandes de la part d’investisseurs potentiels. Les échos du « road show » organisée par l’AHK pour promouvoir le site tunisien en Allemagne ont été remarquables. Lors du forum de l'investissement de juin à Tunis, plus de 30 entreprises, multiplicateurs et représentants de diverses institutions de l'Allemagne étaient présents. Les investisseurs provenant d'Allemagne se sont informés de près sur les conditions d'un engagement en Tunisie. Les conditions de base pour les investisseurs sont la stabilité politique, la sécurité juridique ainsi que des procédures fiables pour le règlement de conflits sociaux et relevant du droit du travail.
Actuellement, peu d’entreprises allemandes passent à l’étape décisive de l’investissement réel. Cela s’explique par le caractère impondérable, imprévisible - ou perçu comme tel - de l'environnement politique, social et économique. La Tunisie se trouve dans une phase de consolidation qui, dans la perception de certains investisseurs, est liée à des risques politiques. Si la Tunisie continue sa consolidation démocratique, à travers l’élaboration de la constitution et les prochaines élections, la confiance des investisseurs pour le site tunisien ne cessera de croître.
Est-ce que les actes de violence récents ont déjà eu des conséquences négatives sur le tourisme allemand?
Le tourisme en Tunisie se trouve, en ce qui concerne les chiffres de réservations de l'Allemagne, en voie de guérison. Avant la révolution, environ un demi-million de touristes allemands visitaient la Tunisie chaque année. Après la forte baisse des réservations en 2011, le nombre de voyagistes allemands a augmenté pour atteindre, cette année, presque le même niveau qu'en 2010 [NDLR : le ministère du Tourisme donne, pour les 5 premiers mois de 2012, 100 093 entrées d’Allemands non-résidents (contre 49 882 en 2011), soit presque le niveau de 2010, qui est de 128 321].
En fait, les touristes allemands se réjouissent en visitant la Tunisie. La réalisation du peuple tunisien et les images animées diffusées sur la révolution au nom de la liberté et de la dignité ont également suscité la sympathie et la curiosité des Allemands à l'égard de ce pays.
Les actes de violences qui ont marqué ces derniers jours et les attaques répétitives des extrémistes salafistes ne peuvent réellement qu’engendrer des conséquences négatives sur le tourisme.
Les investisseurs réagissent de la même façon que les touristes et sont très sensibles aux informations diffusées laissant pressentir un problème de sécurité ou bien une instabilité dans leur destination de vacances. Le secteur touristique est un marché concurrentiel à chaud et la concurrence dans la région méditerranéenne est grande. Les familles se décideront pour une autre destination suite à ces événements.
Ici la perception joue un rôle primordial. Les médias allemands informent évidemment sur le développement des événements en Tunisie, mais malheureusement, comme partout dans le monde, « only bad news are good news ». Il est évident que des gros titres comme « Émeutes dans le paradis des vacances » nuiront au secteur du tourisme en Tunisie. De ce fait, il est essentiel que le conflit politique et la démocratisation se déroulent paisiblement en Tunisie. On doit prendre ces événements très au sérieux.
Tout dépend maintenant de savoir, aussi bien pour les investisseurs que pour les touristes, si les mesures judiciaires et gouvernementales nécessaires sont prises de façon permanente contre les salafistes violents - contre lesquels toute démocratie libérale dans le monde, y compris mon propre pays, devrait se défendre. Si aucune action claire n’est prise contre la violence et l'extrémisme, les conséquences se ressentiront inéluctablement sur le secteur du tourisme.
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